dimanche 29 mars 2009
Un village serein (Liliane)
Ce dimanche de juillet 2005, il est à peine 8 heures du matin et déjà le soleil consume le petit village d’Albanès. Trois vieilles femmes assises sur le banc de la place, près de la fontaine tarie se ratatinent au soleil en échangeant les minuscules potins de leur univers racorni. Depuis deux jours, elles ne parlent que de l’homme qu s’est installé chez la Meringue dans l’unique chambre encore habitable de ce qui fut autrefois l’Auberge des Pèlerins. Cet homme les inquiète parce qu’il est inconnu, parce qu’il est grand, parce qu’il est jeune, parce qu’il est noir. Elle l’appellent Bamboula, comme l’autre jadis, c’est le nom qu’elles donnaient déjà au petit nègre en porcelaine qui hochait la tête quand on mettait dix centimes dans la fente de la tirelire, dix centimes chaque semaine, c’était la charité programmée par les religieuses de la Sainte Ursule, l’école qu’elles fréquentaient, en tablier à volants et jupe plissée quand elles avaient entre six et douze ans, avant la guerre. Thérèse, Sophie et Madeleine sont nées la même année, en 1919. Elles ont été ensemble à l’école, ensemble aux veillées de Noël, ensemble aux grands feux de la saint Jean ensemble aux bals le 14 juillet, le 15 août, en septembre à la fête du village. Puis elles se sont mariées. En juin 1936, Thérèse a épousé Gaspard qui travaillait à la menuiserie et ils ont profité du congé payé pour partir en voyage de noces à la mer. Tout le village en parlait : les jeunes filles enviaient la chance de Thérèse, les plus vieilles trouvaient que c’était faire beaucoup de chemin et gaspiller beaucoup d’argent. Quant aux hommes, le plus vieux rigolaient de ce que le Gaspard se compliquait inutilement sa nuit de noces et les plus jeunes s’inquiétaient des exigences des filles modernes : c’est qu’ils n’avaient pas tous des congés payés et ils sentaient bien qu’après le voyage de noces de la Thérèse et du Gaspard, ils ne s’en tireraient plus avec une randonnée et trois nuits dans un refuge de montagne. L’année suivante, Madeleine a épousé Pierre Servaillès, le propriétaire de la grande ferme. Elle n’a pas eu de voyage de noces. Elle a dû supporter la présence de sa belle-mère, mais elle était Madeleine Servaillès, de la grande ferme. Quelques mois plus tard, la mère de Sophie, qui était veuve depuis dix ans, était morte à son tour. Sophie qui n’avait que dix-huit ans et pas de promis était partie chez son oncle à Foix. Thérèse et Madeleine lui avaient fait jurer d’envoyer des nouvelles, ce qu’elle avait fait au début, décrivant la vie à la ville, les boutiques, les salons de thé où sa tante l’emmenait, les jolies robes et les chapeaux. Au fil du temps les nouvelles s’étaient raréfiées. Un jour cependant elle avait envoyé des faire-part de mariage. Elle épousait Emile Castagne dont on ne savait rein, mais que tout le monde avait supposé riche, puisque c’état un monsieur de la ville et qu’on avait reçu des faire-part avec un beau texte en lettres d’or. Des enfants étaient nés : Eugène en septembre 1939 et Marie en janvier 1940 chez Thérèse et Gaspard. Dolorès en octobre 1939 à la grande ferme. La guerre était arrivée. Gaspard et Pierre avaient été appelés. Gaspard n’était pas revenu. Pierre était revenu avec une jambe en moins et les séquelles d’une blessure au bas-ventre. A son retour, il avait aussi appris la mort de sa mère, l’année précédente. Il avait beaucoup changé. Madeleine avait bien essayé de le consoler mais il lui en voulait d’être trop belle, trop jeune, trop vivante, de ne plus pouvoir la combler, il était devenu soupçonneux et jaloux. Il était amer de n’avoir pas de fils et de savoir qu’il n’en aurait plus. Il n’avait plus de coeur à l’ouvrage, sachant que la ferme irait à un étranger. Il s’était mis à boire. Un an après son retour, il ne dessoûlait plus, ne prenait la parole que pour hurler des insanités et tabassait Madeleine les jours de grand chagrin. Un soir de novembre 1946, il n’était pas rentré du bistrot. Le lendemain on avait retrouvé son corps dans le ravin, à l’aplomb du promontoire du Calvaire. Dans le village, on s’attendait depuis longtemps à un malheur, vu l’état dans lequel il rentrait chaque soir par ce chemin dangereux. Madeleine avait pleuré, comme il se devait. Tout le village l’avait aidée pendant un temps pour les travaux de la ferme, mais au fil de temps les bonnes volontés s’étaient faite de plus en plus rares. Alors Madeleine s’était mise en quête d’un homme pour l’aider aux travaux de la ferme. C’est ainsi que l’on avait vu arriver un beau matin un homme grand, aux épaules larges, aux hanches étroites, au sourire lumineux, aux cheveux frisés et... noir de peau. C’était un Sénégalais qui s’était attardé en France après la guerre et survivait depuis en s’engageant comme homme à tout faire partout où l’on voulait bien de lui. Il s’appelait Désiré, mais au village tout le monde l’avait surnommé Bamboula. Comme Madeleine ne pouvait pas rester seule avec le beau et dangereux Bamboula, Thérèse s’était installée à la ferme avec ses enfants. Les vieilles du village avaient bien trouvé que deux jeunes femmes avec ce colosse noir ce n’était guère plus sûr qu’une seule, mais il n’y avait pas d’autre solution. Quelques mois plus tard, Madeleine avait annoncé qu’elle elle se sentait très fatiguée, épuisée par tout ce qu’elle avait vécu et que Sophie avait la gentillesse de l’inviter à Foix pour qu’elle puisse se reposer et profiter des distractions de la vie en ville. Elle était partie, laissant la ferme aux soins de Thérèse et n’était revenue que six mois plus tard. Elle avait parlé de la vie agréable qu’elle avait menée à la ville, mais tout le monde lui avait trouvé l’air vieillie et abîmée, ce qui ne cadrait pas avec les histoires qu’elle racontait. Pendant son absence Thérèse avait écrit à Sophie pour lui demander des nouvelles de Madeleine. Sophie lui avait répondu en s’étonnant de cette demande : elle n’avait aucune idée de ce qu’était devenue Madeleine et ignorait même qu’elle avait quitté Albanès. Thérèse n’avait pas montré la lettre à Madeleine, ne lui avait pas demandé d’explications. Elle avait compris, mais ne voulait pas rompre un silence qui permettait à la vie de continuer normalement. Elle avait seulement expliqué à Madeleine qu’il était temps de renvoyer Bamboula : avec Eugène qui allait sur ses dix ans et était grand et fort pour son âge, elle arriveraient à se débrouiller pour faire tourner la ferme. Madeleine n’avait pas discuté et Bamboula était parti. On avait encore parlé pendant quelque temps du colosse noir de la ferme, du bamboula de la Madeleine, puis on l’avait oublié. Emile Castagne était mort en 1963. Sophie était restée seule : son fils vivait à Paris et ses deux filles s’étaient mariées à Perpignan. Elle était revenue à Albanès et s’était installée à la ferme avec Thérèse et Madeleine. En 1960, Eugène avait épousé Dolorès. L’avenir de la ferme était assuré. Les trois femmes s’occupaient du ménage et des enfants du jeune couple. La vie était tranquille, normale. Les années se sont écoulées, les enfants ont grandi, se sont mariés. Le fils aîné d’Eugène et Dolorès est resté à la ferme. Il s’est marié avec une fille de la Meringue et ils ont déjà deux fils qui pourront reprendre la succession. La ferme est de moins en moins rentable, mais elle permet encore à la famille de survivre et les deux garçons iront à l’Ecole d’Agronomie. Eux, sans doute, ils moderniseront, il faudra bien, mais ce sera plus tard et les trois vieilles amies ne seront plus là pour le voir ça. Ce dimanche de juillet, il est peine huit heures du matin et déjà le soleil consume Albanès, le village serein où tout est normal. Le jeune Noir s’approche des trois femmes et leur demande si, par hasard, elles connaîtraient une dame qui s’appelle Madeleine Servaillès et qui habite une grande ferme. Les trois femmes s’entre-regardent et Thérèse répond très vite que Madeleine est morte depuis longtemps, la pauvre. Madeleine sursaute, puis hoche la tête en signe d’acquiescement, Sophie regarde dans le vide, comme si elle n’avait pas entendu, ou pas compris. Le jeune Noir a l’air déçu. Il s’assied en tailleur devant le banc et demande aux femmes de lui raconter Madeleine. Comme elles ne répondent pas, il explique que son grand-père qui s’appelait Désiré Samboké a travaillé à la ferme, juste après la guerre. Il raconte la vie de Désiré qui, après avoir quitté la ferme, est parti à Perpignan où il a travaillé dur comme manoeuvre pendant des années pour élever son fils, car il faut qu’il explique que son grand-père avait un fils, un fils qu’il avait eu avec la dame de la ferme. Elle avait bien essayé de le lui cacher, mais quand elle l’avait renvoyé, il l’avait tellement suppliée, tellement questionnée parce qu’il ne comprenait pourquoi elle le chassait qu’elle avait fini par lui avouer : « Parce que je ne veux pas que ça recommence. » Ça, c’était la grossesse qu’il fallait cacher, la honte, l’abandon de l’enfant devant l’Hospice des Soeurs de Saint Joseph. Désiré avait craché au visage de cette femme. Il l’avait raconté plus tard à son fils en lui expliquant pourquoi il n’avait pas eu de mère, en lui demandant pardon pour elle. Il lui avait aussi remis une lettre : avant de quitter la ferme, il avait forcé Madeleine à reconnaître par écrit qu’elle avait eu un enfant de lui et l’avait abandonné le 24 février 1948 chez les soeurs de Saint Joseph à Perpignan. Madeleine et Thérèse ont échangé un bref regard en dessous pendant que le jeune homme cherche la lettre dans la poche de sa veste. Le jeune homme montre la lettre à Thérèse qui l’examine, la lit, puis la rend au jeune homme : « Quelle histoire », dit-elle pour tout commentaire. Madeleine hoche la tête en signe d’acquiescement. Sophie, immobile, regarde droit devant elle, dans le vide. Le jeune homme dit alors doucement : « Cette femme, cette Madeleine, ma grand-mère, elle a abandonné mon père. C’est mal. Pour mon père, c’est comme si elle n’avait jamais existé, mais avant de mourir, il m’a dit de la retrouver, de l’obliger à me reconnaître. » Les trois femmes ne répondent pas. Le jeune homme s’est relevé. Il demande : « Où est la ferme ? Je veux y aller. Elle est un peu à moi quand même. » Venez avec nous dit Thérèse en se levant. Les deux autres l’imitent. Suivies du garçon, les trois femmes s’engagent dans un sentier rocailleux en pente raide. Dans le village encore engourdi, personne ne remarque l’étrange cortège que forment trois silhouettes noires un peu tordues et un grand garçon noir de peau à la démarche souple. Le soleil est brûlant. Les femmes marchent lentement, en silence, appuyées sur leur canne, le garçon les suit paisiblement en admirant le paysage. Il a enlevé sa veste, trop chaude. Au bout d’une heure, ils arrivent enfin au sommet du chemin, marqué par un calvaire. Les trois femmes s’assoient sur le banc installé sur l’étroit calvaire. Le garçon laisse tomber sa veste sur le sol et s’approche du bord. Il contemple le paysage de montagnes et de crevasses. Il est fasciné par le vol d’un grand oiseau qui passe et repasse, rasant le promontoire. « Un vautour », dit Thérèse. « Les autres doivent attendre sur la crête, de l’autre côté du calvaire ». Le garçon s’approche encore plus du bord et se penche pour distinguer cette crête. Il est curieux de voir les vautours. Soudain, dans un grand battement d’ailes, plusieurs oiseaux surgis de nulle part déferlent autour de lui. Surpris, il se redresse brusquement, son pied glisse, il fait un mouvement du tronc et des hanches en écartant largement les bras pour retrouver son équilibre, mais une poussée dans le dos l’en empêche et il bascule dans le vide. Un interminable cri résonne en échos répétés. Et puis c’est le silence. Un long silence brutalement rompu par les glapissements des vautours qui tournoient au-dessus de la vallée, avant de s’y abattre, tous ensemble. Thérèse ramasse la veste, prend la lettre et la glisse de sa jupe noire, s’approche précautionneusement du bord et lance la veste dans le ravin. En silence, les trois femmes entreprennent la longue descente du chemin pierreux qui les ramène au village. Elles y arrivent au moment où les cloches appellent à la messe. L’une derrière l’autre elles gravissent les marches de pierre usée, Thérèse en tête. Arrivée près du bénitier, elle s’y purifie les doigts, puis les tend à Madeleine qui hoche la tête et à Sophie qui regarde fixement devant elle. A petits pas, l’une suivant l’autre, les trois silhouettes gagnent le banc du premier rang recouvert de velours rouge usé, s’agenouillent et croisent dévotement leurs doigts noueux. Elles prient comme elles le font chaque dimanche depuis plus de quatre-vingts ans et le curé leur jette un regard attendri en montant les marches de l’autel. Les cloches se sont tues. Tout est normal. Albanès est serein.
samedi 28 mars 2009
A table!
Bien le bonjour, Ravi de cette dernière Auiberge...
Tatiana nous rejoindra plus tard...
Je vous demande de réagir aux textes de Marcel d'une certaine façon...
Je vous suivrai cette semaine...
Que Lilane dépose son beau texte. Merci
Et que Rolande nous fasse le plaisir de boucler ce texte Phild'or...Je me régale...
Marcelle vous saluait et était prise mais je la vois par ailleurs...
Et Anne est la bienvenue aussi avec ce texte sur la Mamy...Bravo! et la suite est attendue...
Bon travail et à tout bientôt...
Daniel, aubergiste
Tatiana nous rejoindra plus tard...
Je vous demande de réagir aux textes de Marcel d'une certaine façon...
Je vous suivrai cette semaine...
Que Lilane dépose son beau texte. Merci
Et que Rolande nous fasse le plaisir de boucler ce texte Phild'or...Je me régale...
Marcelle vous saluait et était prise mais je la vois par ailleurs...
Et Anne est la bienvenue aussi avec ce texte sur la Mamy...Bravo! et la suite est attendue...
Bon travail et à tout bientôt...
Daniel, aubergiste
samedi 7 février 2009
Les émissaires de Minos
Le soleil brûle le sol, écrase les maisons pauvres, exalte les grands temples blancs et le palais du roi.
Depuis quelques jours, la ville se fait étrangement silencieuse. Les conversations s’étouffent, les regards se détournent. Dans le quartier pauvre, on ne voit plus les jeunes. Les vieillards déambulent en ressassant d’éternelles rancœurs. Les femmes adultes ont le regard angoissé de celles qui savent, qui ont peur parce qu’elles savent, qui espèrent désespérément se tromper. Les hommes ont le verbe sec et rare, le geste brusque, le regard hostile et méfiant. Les enfants n’osent plus rire et font semblant de jouer.
Au centre blanc de la ville en pleine expansion, là où les maisons exposent une richesse toute neuve, là aussi, les jeunes se font rares. Les groupes d’hommes mûrs discutent sur la place, dans les tavernes. On suppute, on s’indigne, on prend à témoin l’autre, tous les autres... et les puissants... et les dieux.
- C’est indigne ! C’est injuste ! C’est intolérable. Notre roi n’a qu’à… n’a qu’à dire « non »… n’a qu’à envoyer les troupes … les troupes de mercenaires bien sûr, pas nos fils ! Et puis, il n’a qu’à livrer des malfaiteurs, des étrangers, butins d’autres guerres… Non, on ne peut pas ! Pas d’étrangers, c’est l’exigence du traité. C’est intolérable ! Pas nos enfants ! En tous cas, pas ton enfant, pas mon enfant… Il y a bien … ces autres adolescents … ceux qui traînent, ceux qui chapardent, ceux qui sont trop beaux, ceux qui sont trop malins, ceux qui sont déjà dangereux.
Dans la cour du palais le jeune Thésée et son ami Démétrios s’entraînent à la lutte. Debout sur le seuil, appuyé à l’embrasure, le roi Égée les observe. Il admire les deux jeunes corps qui s’étreignent dans une lutte sans haine. Il compare les membres fins et souples de Démétrios, si longs qu’ils en paraissent étirés, au corps plus trapu, plus puissant de son jeune fils. A 16 ans Thésée a déjà la stature d’un homme, la force aussi. Égée est fier de son fils. Maintenant les deux jeunes gens sont au sol. Les membres emmêlés luisent au soleil, ceux plus sombres de Démétrios, ceux à peine dorés de Thésée. Qu’ils sont beaux ces deux corps qui, dans le même mouvement, s’enlacent et se repoussent dans l’ardeur de la lutte. Aux halètements se mêlent les rires de la connivence. Deux amis, deux presque frères nourris du même lait. Égée les regarde, émus.
La lutte continue. L’excitation monte. Les deux jeunes gens deviennent plus agressifs. L’instinct des lutteurs a fugitivement triomphé de l’amitié. Chacun veut prouver qu’il est le plus fort. Les étreintes se font plus serrées, les enlacements plus étroits, les souffles s’accélèrent, les membres luisants de sueur se couvrent de poussière. Tour à tour Thésée, puis Démétrios se retrouvent en difficulté. Mais à chaque fois, le prisonnier se dégage. Parce qu’il est vraiment le plus fort ? Parce que l’autre l’accepte ainsi ? Quelle importance ? Ce qu’Égée contemple c’est la force, la beauté et aussi la sagesse de deux jeunes gens qui savent aller jusqu’au bout, sans aller trop loin. Il est ému par ce mélange de violence et de contrôle. Il est ému surtout par la beauté de ce spectacle, par les promesses de ces deux jeunes gens.
Maintenant Égée avance dans la cour en frappant dans ses mains. Le claquement, sec et puissant surprend les adolescents se redressent, essoufflés et rieurs, les cheveux dans les yeux, leurs boucles mouillées de sueur.
Égée ordonne à Thésée de regagner ses appartements pour y travailler avec son maître de géométrie et renvoie Démétrios à la caserne où l’attendent ses compagnons d’armes.
Le ton est sec, celui des jours où le roi parle en roi, des jours où il est inutile d’essayer de grappiller quelques minutes de récréation supplémentaires.
Résignés les jeunes gens échangent un sourire complice déformé par une légère, très légère, moue, et s’éloignent, également beaux, dans la lumière du soleil. Le roi aussi s’éloigne. Son Conseil l’attend.
La grande salle bruit des rumeurs de conversations étouffées, d’apartés discrets. A l’entrée du roi, le silence se fait.
Le roi s’assied et donne la parole à ses conseillers. Les interventions tardent. Finalement, Epinechme se lève et prend la parole. Il explique que le moment est venu de gérer une situation inacceptable, mais malheureusement incontournable qui, comme le savent ses respectés collègues, se reproduit chaque année. Il rappelle que cette situation est contraire au respect des peuples, qu’elle résulte d’un abus de pouvoir, d’une application éhontée de la loi du plus fort, que tôt ou tard, il faudra que l’Organisation des Cités intervienne et rétablisse la légitimité du Droit mais… qu’en attendant, il faut avant tout penser au bien du pays, à la sauvegarde de l’avenir qui passe par la protection des jeunes élites, n’est-ce pas… Tous acquiescent. Puis c’est Théocédès qui prend la parole et insiste sur le nécessaire sacrifice des jeunes qui seront la gloire et l’honneur de leur patrie. Et Ménéclès enchaîne en proposant d’élever un monument aux quatorze jeunes gens et jeunes filles qui, par leur courage et leur abnégation, vont assurer la survivance de leur patrie et préserver l’avenir de leurs compatriotes. Les interventions s’enchaînent. Les palabres s’entrecroisent et tous savent déjà qu’ils remplissent le temps de mots vides. Déjà ils préparent pour le peuple la communication creuse, lénifiante, qui n’abusera personne, sauf peut-être les enfants-victimes qui se sentiront honorés et iront à la mort ivres de fierté innocente.
Le guetteur annonce l’arrivée du bateau crétois.
Les notables se lèvent en hâte. Il s’agit d’accueillir les émissaires aimablement, d’être d’emblée celui que l’on écoutera, celui dont la liste sera retenue… la liste de ceux que, surtout, il faut oublier… quand ce n’est pas celle des plus forts, des plus endurants, des plus belles, des plus lascives.
Le bateau est à l’ancre. Les émissaires débarquent, polis, courtois, élégants et soignés, souriants.
Les poignées de mains s’échangent et, furtivement, se glissent les listes chargées de drachmes. Et les émissaires sourient d’un discret mépris.
Dans le quartier pauvre, le silence maintenant est lourd, menaçant, menacé.
Des mères obligent à boiter leurs garçons, qu’elles ont affamés pour les faire maigrir. Elles leur tordent les bras, certaines même les amputent d’un doigt.
D’autres mères abîment leurs filles, coupent les somptueuses chevelures, distillent des gouttes secrètes qui éteignent le regard, enduisent les peaux lumineuses d’un onguent qui les ternit.
Le soleil impassible brûle Athènes. Les émissaires, en souriant, réclament la présentation.
Le roi se tait, attendant les conseils qui n’osent pas venir.
Thésée est enfermé dans ses appartements. Il est furieux. Il a l’inconscience et l’idéalisme de son âge. Il ne comprend pas. Ses précepteurs lui ont enseigné, le courage, la loyauté, le sens des responsabilités, toutes ces qualités sans lesquelles il n’est pas de bon roi. Et son père, le bon roi Égée, l’a fait enfermer sous bonne garde dès qu’il a annoncé son intention de partir avec ses plus brillants compagnons, sa volonté de combattre pour être digne de son père, de sa cité, de son rang.
Il voudrait en parler avec Démétrios, son confident, son frère. Le serviteur qu’il a envoyé le chercher est revenu penaud. Il répond avec réticences aux questions dont Thésée le harcèle. Démétrios est consigné à la caserne… non, Thésée ne peut pas sortir de ses appartements… les ordres de son père sont formels... quatre soldats gardent la porte… non, il n’a pas pu parler à Démétrios, la caserne est interdite.
Thésée ne comprend pas et ne veut pas comprendre.
Dans la salle du Conseil, les conseils ne viennent pas. Qui osera citer des noms ? Qui osera suggérer que peut-être… dans le quartier pauvre… ils sont si nombreux … ils sont si malheureux. On ne peut tout de même pas compromettre l’avenir de la Cité en l’amputant de l’élite de sa jeunesse.
Les émissaires écoutent et sourient, rappellent les termes du contrat : sept vierges et sept éphèbes choisis parmi les plus beaux et les pus forts, l’élite de la jeunesse. C’est la troisième fois qu’ils viennent. C’est la troisième fois qu’ils entendent les mêmes échanges feutrés, les mêmes arguments égoïstes maquillés d’intérêt public. Ils savent déjà. Le quartier pauvre, ils en connaissent le chemin, ils en connaissent les détours et les caches, ils savent les ruses pitoyables des mères épuisées de désespoir. Ils reconnaîtront le jeune athlète mutilé, la vierge défigurée et souillée. Ils savent aussi que, pour sauver la face, on inclura dans le lot un ou deux jeunes gens proches de l’élite, sans en être vraiment.
Les émissaires ne sont pas fiers de leur mission, ne sont pas fiers surtout d’être, eux aussi, des notables, ne sont pas fiers de leur complicité élitiste.
Ils ont pris le chemin du quartier pauvre, encadrés par la troupe, ils ont fait leur choix, rapidement, pour en finir. Puis ils sont passés par la caserne. Ils ont emmené Démétrios.
Maintenant le silence est retombé. Le soleil brûle et dessèche. Un long sanglot s’élève et déchire l’air trop lourd, suivi d’un autre, puis de dix, de cent autres. La clameur s’enfle et gronde, puis retombe et s’éteint.
Dans la salle du Conseil, les notables poussent un soupir de soulagement. Ils sont tranquilles pour un an.
Par la fenêtre de ses appartements Thésée a vu sortir Démétrios. Il a voulu l’appeler, mais les soldats l’ont écarté de la fenêtre, sans lui faire mal, mais avec une force contre laquelle il n’a rien pu. Il n’a pas vu le douloureux regard que Démétrios a lancé vers ses appartements. Il n’a pas vu cette longue larme qui glissait lentement sur le visage encore enfantin, il n’a même pas vu le geste du bras que Démétrios a osé, à tout hasard, dans l’espoir que son ami aurait tout de même la possibilité de recevoir son adieu.
Mais Thésée, prisonnier des soldats de son père, n’a rien vu. Thésée est maintenant seul, seul dans son univers de puissant, dans sa solitude de puissant. Il pleure de rage. Il a la haine des notables, la haine de ses précepteurs, la haine de son père. Thésée subit sa grande métamorphose de révolte et de refus.
Liliane
Depuis quelques jours, la ville se fait étrangement silencieuse. Les conversations s’étouffent, les regards se détournent. Dans le quartier pauvre, on ne voit plus les jeunes. Les vieillards déambulent en ressassant d’éternelles rancœurs. Les femmes adultes ont le regard angoissé de celles qui savent, qui ont peur parce qu’elles savent, qui espèrent désespérément se tromper. Les hommes ont le verbe sec et rare, le geste brusque, le regard hostile et méfiant. Les enfants n’osent plus rire et font semblant de jouer.
Au centre blanc de la ville en pleine expansion, là où les maisons exposent une richesse toute neuve, là aussi, les jeunes se font rares. Les groupes d’hommes mûrs discutent sur la place, dans les tavernes. On suppute, on s’indigne, on prend à témoin l’autre, tous les autres... et les puissants... et les dieux.
- C’est indigne ! C’est injuste ! C’est intolérable. Notre roi n’a qu’à… n’a qu’à dire « non »… n’a qu’à envoyer les troupes … les troupes de mercenaires bien sûr, pas nos fils ! Et puis, il n’a qu’à livrer des malfaiteurs, des étrangers, butins d’autres guerres… Non, on ne peut pas ! Pas d’étrangers, c’est l’exigence du traité. C’est intolérable ! Pas nos enfants ! En tous cas, pas ton enfant, pas mon enfant… Il y a bien … ces autres adolescents … ceux qui traînent, ceux qui chapardent, ceux qui sont trop beaux, ceux qui sont trop malins, ceux qui sont déjà dangereux.
Dans la cour du palais le jeune Thésée et son ami Démétrios s’entraînent à la lutte. Debout sur le seuil, appuyé à l’embrasure, le roi Égée les observe. Il admire les deux jeunes corps qui s’étreignent dans une lutte sans haine. Il compare les membres fins et souples de Démétrios, si longs qu’ils en paraissent étirés, au corps plus trapu, plus puissant de son jeune fils. A 16 ans Thésée a déjà la stature d’un homme, la force aussi. Égée est fier de son fils. Maintenant les deux jeunes gens sont au sol. Les membres emmêlés luisent au soleil, ceux plus sombres de Démétrios, ceux à peine dorés de Thésée. Qu’ils sont beaux ces deux corps qui, dans le même mouvement, s’enlacent et se repoussent dans l’ardeur de la lutte. Aux halètements se mêlent les rires de la connivence. Deux amis, deux presque frères nourris du même lait. Égée les regarde, émus.
La lutte continue. L’excitation monte. Les deux jeunes gens deviennent plus agressifs. L’instinct des lutteurs a fugitivement triomphé de l’amitié. Chacun veut prouver qu’il est le plus fort. Les étreintes se font plus serrées, les enlacements plus étroits, les souffles s’accélèrent, les membres luisants de sueur se couvrent de poussière. Tour à tour Thésée, puis Démétrios se retrouvent en difficulté. Mais à chaque fois, le prisonnier se dégage. Parce qu’il est vraiment le plus fort ? Parce que l’autre l’accepte ainsi ? Quelle importance ? Ce qu’Égée contemple c’est la force, la beauté et aussi la sagesse de deux jeunes gens qui savent aller jusqu’au bout, sans aller trop loin. Il est ému par ce mélange de violence et de contrôle. Il est ému surtout par la beauté de ce spectacle, par les promesses de ces deux jeunes gens.
Maintenant Égée avance dans la cour en frappant dans ses mains. Le claquement, sec et puissant surprend les adolescents se redressent, essoufflés et rieurs, les cheveux dans les yeux, leurs boucles mouillées de sueur.
Égée ordonne à Thésée de regagner ses appartements pour y travailler avec son maître de géométrie et renvoie Démétrios à la caserne où l’attendent ses compagnons d’armes.
Le ton est sec, celui des jours où le roi parle en roi, des jours où il est inutile d’essayer de grappiller quelques minutes de récréation supplémentaires.
Résignés les jeunes gens échangent un sourire complice déformé par une légère, très légère, moue, et s’éloignent, également beaux, dans la lumière du soleil. Le roi aussi s’éloigne. Son Conseil l’attend.
La grande salle bruit des rumeurs de conversations étouffées, d’apartés discrets. A l’entrée du roi, le silence se fait.
Le roi s’assied et donne la parole à ses conseillers. Les interventions tardent. Finalement, Epinechme se lève et prend la parole. Il explique que le moment est venu de gérer une situation inacceptable, mais malheureusement incontournable qui, comme le savent ses respectés collègues, se reproduit chaque année. Il rappelle que cette situation est contraire au respect des peuples, qu’elle résulte d’un abus de pouvoir, d’une application éhontée de la loi du plus fort, que tôt ou tard, il faudra que l’Organisation des Cités intervienne et rétablisse la légitimité du Droit mais… qu’en attendant, il faut avant tout penser au bien du pays, à la sauvegarde de l’avenir qui passe par la protection des jeunes élites, n’est-ce pas… Tous acquiescent. Puis c’est Théocédès qui prend la parole et insiste sur le nécessaire sacrifice des jeunes qui seront la gloire et l’honneur de leur patrie. Et Ménéclès enchaîne en proposant d’élever un monument aux quatorze jeunes gens et jeunes filles qui, par leur courage et leur abnégation, vont assurer la survivance de leur patrie et préserver l’avenir de leurs compatriotes. Les interventions s’enchaînent. Les palabres s’entrecroisent et tous savent déjà qu’ils remplissent le temps de mots vides. Déjà ils préparent pour le peuple la communication creuse, lénifiante, qui n’abusera personne, sauf peut-être les enfants-victimes qui se sentiront honorés et iront à la mort ivres de fierté innocente.
Le guetteur annonce l’arrivée du bateau crétois.
Les notables se lèvent en hâte. Il s’agit d’accueillir les émissaires aimablement, d’être d’emblée celui que l’on écoutera, celui dont la liste sera retenue… la liste de ceux que, surtout, il faut oublier… quand ce n’est pas celle des plus forts, des plus endurants, des plus belles, des plus lascives.
Le bateau est à l’ancre. Les émissaires débarquent, polis, courtois, élégants et soignés, souriants.
Les poignées de mains s’échangent et, furtivement, se glissent les listes chargées de drachmes. Et les émissaires sourient d’un discret mépris.
Dans le quartier pauvre, le silence maintenant est lourd, menaçant, menacé.
Des mères obligent à boiter leurs garçons, qu’elles ont affamés pour les faire maigrir. Elles leur tordent les bras, certaines même les amputent d’un doigt.
D’autres mères abîment leurs filles, coupent les somptueuses chevelures, distillent des gouttes secrètes qui éteignent le regard, enduisent les peaux lumineuses d’un onguent qui les ternit.
Le soleil impassible brûle Athènes. Les émissaires, en souriant, réclament la présentation.
Le roi se tait, attendant les conseils qui n’osent pas venir.
Thésée est enfermé dans ses appartements. Il est furieux. Il a l’inconscience et l’idéalisme de son âge. Il ne comprend pas. Ses précepteurs lui ont enseigné, le courage, la loyauté, le sens des responsabilités, toutes ces qualités sans lesquelles il n’est pas de bon roi. Et son père, le bon roi Égée, l’a fait enfermer sous bonne garde dès qu’il a annoncé son intention de partir avec ses plus brillants compagnons, sa volonté de combattre pour être digne de son père, de sa cité, de son rang.
Il voudrait en parler avec Démétrios, son confident, son frère. Le serviteur qu’il a envoyé le chercher est revenu penaud. Il répond avec réticences aux questions dont Thésée le harcèle. Démétrios est consigné à la caserne… non, Thésée ne peut pas sortir de ses appartements… les ordres de son père sont formels... quatre soldats gardent la porte… non, il n’a pas pu parler à Démétrios, la caserne est interdite.
Thésée ne comprend pas et ne veut pas comprendre.
Dans la salle du Conseil, les conseils ne viennent pas. Qui osera citer des noms ? Qui osera suggérer que peut-être… dans le quartier pauvre… ils sont si nombreux … ils sont si malheureux. On ne peut tout de même pas compromettre l’avenir de la Cité en l’amputant de l’élite de sa jeunesse.
Les émissaires écoutent et sourient, rappellent les termes du contrat : sept vierges et sept éphèbes choisis parmi les plus beaux et les pus forts, l’élite de la jeunesse. C’est la troisième fois qu’ils viennent. C’est la troisième fois qu’ils entendent les mêmes échanges feutrés, les mêmes arguments égoïstes maquillés d’intérêt public. Ils savent déjà. Le quartier pauvre, ils en connaissent le chemin, ils en connaissent les détours et les caches, ils savent les ruses pitoyables des mères épuisées de désespoir. Ils reconnaîtront le jeune athlète mutilé, la vierge défigurée et souillée. Ils savent aussi que, pour sauver la face, on inclura dans le lot un ou deux jeunes gens proches de l’élite, sans en être vraiment.
Les émissaires ne sont pas fiers de leur mission, ne sont pas fiers surtout d’être, eux aussi, des notables, ne sont pas fiers de leur complicité élitiste.
Ils ont pris le chemin du quartier pauvre, encadrés par la troupe, ils ont fait leur choix, rapidement, pour en finir. Puis ils sont passés par la caserne. Ils ont emmené Démétrios.
Maintenant le silence est retombé. Le soleil brûle et dessèche. Un long sanglot s’élève et déchire l’air trop lourd, suivi d’un autre, puis de dix, de cent autres. La clameur s’enfle et gronde, puis retombe et s’éteint.
Dans la salle du Conseil, les notables poussent un soupir de soulagement. Ils sont tranquilles pour un an.
Par la fenêtre de ses appartements Thésée a vu sortir Démétrios. Il a voulu l’appeler, mais les soldats l’ont écarté de la fenêtre, sans lui faire mal, mais avec une force contre laquelle il n’a rien pu. Il n’a pas vu le douloureux regard que Démétrios a lancé vers ses appartements. Il n’a pas vu cette longue larme qui glissait lentement sur le visage encore enfantin, il n’a même pas vu le geste du bras que Démétrios a osé, à tout hasard, dans l’espoir que son ami aurait tout de même la possibilité de recevoir son adieu.
Mais Thésée, prisonnier des soldats de son père, n’a rien vu. Thésée est maintenant seul, seul dans son univers de puissant, dans sa solitude de puissant. Il pleure de rage. Il a la haine des notables, la haine de ses précepteurs, la haine de son père. Thésée subit sa grande métamorphose de révolte et de refus.
Liliane
dimanche 18 janvier 2009
Nicolas, le plombier

Nicolas se dresse, la barbe grise et l’œil noir.
-- Alors, tu veux quoi au juste ?
D’un geste brusque, Gustavo sort un revolver, pointe la poitrine. Deux détonations claquent. Nicolas sursaute, se crispe et lentement s’affaisse, oeil incrédule, bouche tordue.
Cinq secondes…
Nicolas gît maintenant, étendu de tout son long. Gustavo s’approche, inspecte le corps, ricane.
-- L’affaire est close ! Conclut-il.
*
A
Dans la loge étroite, Hélène est assise devant la coiffeuse. Son regard s’attarde aux défauts du miroir dus à l’âge, fleurs d’étain qui brouillent les reflets, à son encadrement vieillot patinés par le temps, aux nombreuses photos, colées aux murs, d’acteurs et d’actrices passés là avant elle qui la regardent, imprégnant toute la pièce de leur présence. Elle les imagine saisis par le trac, tout entiers immergés dans leur personnage, impatients d’entrer en scène pour y affronter, dans la pleine lumière, le public tapi dans l'ombre. Ce moment d’intense tension ne viendra pour elle que dans quelques jours. Elle en frémit d’appréhension et de joie mêlée.
La sobre clarté du lieu met en valeur son visage aux traits purs, son teint laiteux, sa jeunesse au charme certain, ses quelques tâches de rousseur que ne masque pas un discret maquillage. Lentement, elle dénoue ses longs cheveux, avec lesquels elle joue. Son geste parfois se fige et son regard se perd dans de lointains intérieurs.
D’un mouvement de la tête, Hélène dégage une oreille où pend un bijou, brillant de tout son or, imitation d’un antique. Cadeau de Jérôme. Raison pour la quelle, elle le chérit entre tous. Elle l’ôte, le tient devant elle entre le pouce et l’index, le tourne et le retourne, l’admire sous toutes ses faces. Suspendu à une courte chaîne, sa forme évoque celle d’un gland, bien ouvragé, orné de petits reliefs et de deux rubis. Elle le prend dans sa paume, dans la douceur de sa main, comme pour le réchauffer et sourit.
Il n’a pas de sûreté, simplement une longue tige qu’elle enfonce précautionneusement dans le trou de l’oreille. Il est supposé tenir en place par la seule gravité. Un geste malencontreux pourrait l’en déloger.
Hélène rejette la tête en arrière, se passe un châle sur les épaules, rassemble ses affaires. Voilà ! Elle est prête. Elle sort, descend le vieil escalier de bois, réveillant au passage la voix rauque de chaque marche. La dernière cependant rend une fausse note, un son glacé. C’est une marche de pierre dure et anguleuse. Elle pousse la porte grinçante qui donne sur la cour. Un vent frais d’automne la frappe au visage. Elle frissonne. Une dizaine de fenêtres, de leur oeil rectangulaire et morne, la regardent se diriger vers la sortie, large couloir sombre, ouvert sur la rue lumineuse. Là, une ombre s’avance. C’est Jérôme ! Hélène se précipite vers lui, se coule dans ses bras, et Jérôme, de ses mains puissantes, sert contre lui ce corps frémissant.
A quelques pas du théâtre, le bar des artistes s’emplit des rires joyeux et des propos bruyants de toute la troupe qui, après la répétition d’un long après-midi, s’octroie une détente bienvenue autour d’un petit blanc ou d’une chope de blonde écumante. Le plus volubile, comme toujours, c’est François, le grand mince là-bas, debout entre les tables et le comptoir, agitant les bras tel un vivant sémaphore. Il aime éblouir son petit monde, être le centre de l’attention. Hélène le perçoit tel un coq fanfaron, faisant voir à tous son plumage multicolore.
-- Il ne lui manque qu’une crête bien rouge ! Glisse-t-elle à l’oreille de Jérôme.
Nouvelle tournée générale.
-- Un p’tit blanc, comme d’hab, commande Hélène.
Pour Gérôme se sera une bière. On trinque. On parle de tout et de rien. Les groupes de conversations se font et se défont. Gérôme discute avec passion du dernier film. Hélène se perd dans une rêverie.
Elle se voit petite fille face au coq François qui se pavane dans la cour du théâtre, empanaché comme un marquis. Elle taquine le fier animal avec un bâton. Lui, plein de majesté, mais prudent, saute, hors de portée, au sommet d’une échelle, d’où, s’étant rengorgé, il lance un retentissant cocorico La petite fille s’amuse de cette fanfaronnade, cependant elle aime ce chant qui fait vibrer l’air en ondes puissantes. Elle s’ingénie même à l’imiter…
Mais voilà que survient, crinière au vent, un cheval solide et puissant, race brabançonne. Lui n’a pas besoin de se monter le cou, de crier sa force. Tout, son poitrail large, ses membres noueux, son port serein, tout en lui respire la force. Il est la force même ! La petite fille ne connaît pas la peur, elle voudrait taquiner son front… le prendre tout entier dans ses bras…
Soudain un éclat de voix ! Hélène revient à la réalité et glisse sa main dans la main de Jérôme.
Julien vient d’entrer. Petit homme jovial, moustache frémissante, œil pétillant derrière de discrètes lunettes, Julien est metteur en scène. La pièce qu’il veut monter, que l’on répète en ce moment, est, comment dire, étrange, baroque, énigmatique : « Nicolas, le plombier », écrite par un jeune auteur inconnu, Oscar Daingh. Un défi !
Julien aime relever les défis. Bien plus il les accumule. N’a-il pas donné à François le rôle principal, celui de Nicolas, un contre emploi manifeste.
C'est que Nicolas est un redoutable chef de gang, pilleur de banques, de fourgons blindés et autres coffres bien garnis. Les siens le surnomme : le plombier, vu que tel est son métier de base, sa couverture. Froid calculateur, il a les bons tuyaux, organise tout dans les moindres détails. Un dur bon enfant, sûr de lui, discret, inflexible quand il faut, tel est le bonhomme Nicolas.
Pas vraiment le profil de François. Mais Julien aime jouer. Il veut ajouter une coloration particulière au personnage, du clinquant, de la désinvolture, le faire voir sous un autre angle. Pour lui c’est clair : François est l’homme qui convient à cette interprétation du rôle.
Julien est accompagné d’Oscar Daingh, joufflu, jovial et chevelu. Ce dernier est venu, pour la première fois, assister aux répétitions. Satisfait, Il offre une tournée. Les verres se remplissent.
-- Mes amis vous avez fait du bon travail. Buvons à votre succès !
-- Notre succès, sera d'abord le tien, intervient Julien.
Les verres se lèvent dans un brouhaha croissant.
De nouveaux consommateurs sont entrés et parmi eux François a retrouvé un vieux copain. Il s’est isolé avec lui au fond du bar.
Il est content de lui, François. Et pour cause, le rôle principal dans une pièce de théâtre lui est enfin dévolu. Ce n’est que justice, pense-t-il. Après tout, n’est-il pas le plus doué de sa génération, le meilleur de tous, personne ne pouvant comme lui donner vie aux personnages, faire vibrer le public. L’avenir lui appartient. Les plus grands théâtres seront pour lui, le cinéma viendra le chercher. François en est persuadé.
-- Ainsi c’est toi qui joueras Nicolas !
-- Hé, oui ! Pourtant au départ Julien pensait plutôt à Jérôme. Mais Jérôme…
-- Tu n’aimes pas Jérôme ?
-- Oh, Jérôme est un bon copain ! Nous avons fait nos classes ensemble. Au conservatoire je le trouvais parfois un peu balourd. Il s’est amélioré. Pour autant, il n'est pas devenu génial, mais… je l’aime bien !
-- Tu es certes un des meilleurs, mais personnellement je lui trouve du talent.
-- Tu es vraiment bon public ! Disons si tu veux qu’il joue honorablement mais il lui manque ce quelque chose qui fait tout, cet… indéfinissable. Il lui manquera toujours l’éclat et le panache qu’il faut pour tenir le devant de la scène, pour obtenir l'adhésion inconditionnelle du spectateur
François n'aime pas qu'on lui mette Jérôme dans les pattes. Evidemment c’est un bon copain… enfin un copain… Par rapport à lui, Jérôme ne fait pas le poids. De cela il n'a jamais douté.
Et puis ce qui l'agasse chez Jérôme c'est cette carrure d'athlète, qu'il envie sans se l'avouer, préférant y voir l’allure un peu lourde d’un paysan. Tandis que lui, François, quel charme, quelle aisance ! Comment Hélène, si fine, si sensible, a-t-elle pu s’attacher à Jérôme ? Le préférer à lui ! François a du mal à comprendre. Serait-il jaloux ? Bien sûr, il aurait aimé séduire Hélène mais elle s'est détournée. Qu'à cela ne tienne, il y a d'autres Hélène au monde, et de moins farouches. D'ailleurs il en sait quelque chose. N'empêche François se résigne mal à un échec.
La soirée au bar des artistes se prolonge plus que d’habitude dans le bruit incessant des conversations. Oscar et Julien sont les premiers à prendre congé. D’autres les suivent.
Hélène, en se levant, secoue sa chevelure, rajuste son écharpe. Sans qu'elle s'en rende compte, ce geste a décroché de son logement une de ses boucles d'oreille, qui glisse sur son vêtement, roule au sol, disparaît sous le radiateur. Le cliquetis qu'elle a pu faire s'est perdu dans le bruit ambiant. Et personne n'a rien entendu, personne n'a rien vu.
RRHHAA
Mon nom ? … Jérôme ! On vous a déjà parlé de moi, j’en suis sur ! En mal, j’imagine ! Oh ! Ne me dites rien. Je devine d'où viennent les propos malveillants. Surtout ne me prenez pas pour un rancunier ou un grincheux. Je suis plutôt de nature rieuse. Mais depuis quelque temps voyez vous, là, tout au fond de moi, un ressort s'est brisé. Je vais vous expliquer.
Vous savez, les débuts sont difficiles pour les comédiens. On ne choisit pas ce que l'on aime. Il faut accepter les contrats que l'on veut bien vous proposer, les engagements pris à la hâte, parce qu’il faut vivre. Alors Hélène travaillait par ici, moi par-là, parfois bien loin dans une autre ville. Nous ne nous voyions guère que les jours de relâche. Peu importe, nous étions heureux. Et nous commencions à être connus et appréciés.
Quand Julien nous a pressentis, Hélène et moi, pour jouer ensemble dans "Nicolas, le plombier" et nous a donné le texte à lire, en nous laissant entendre qu’il nous verrait bien dans les deux premiers rôle, je peux vous le dire, ce fut comme si l’univers entier se mettait à chanter. Enfin, nous allions nous voir tous les jours, non pas seulement travailler dans la même ville, mais jouer ensemble dans le même théâtre, nous jeter dans l’action côte à côte, fouler les mêmes planches, chacun avec tout son cœur, tout son talent. Le rêve !
Ah ! Jamais l’automne ne m’avait paru aussi débordant de chaudes couleurs, l’air aussi léger ! Tout semblait neuf et lumineux. Ce fut de bien courte durée !
Quelques jours plus tard, revirement partiel de Julien. A Hélène il proposait toujours le personnage féminin central, Jade, qu'elle incarnera, j'en suis sur, d'une magistrale façon. Quant à moi, qui m’étais déjà glissé dans la peau de Nicolas, ce chef de bande au caractère ténébreux, il envisageait de me faire jouer Gustavo, rôle important certes et plein de subtilités, mais quelle déconvenue. Dans le même temps, j’appris que François serait Nicolas. Je me sentis frustré. J’eus beau essayer de persuader Julien que mon physique et mon tempérament était mieux conforme au personnage, que j’avais le profil adéquat et aussi le talent qu'il faut, rien n’y fit. Or, pour des raisons personnelles, m’investir dans Gustavo, vivre, même par procuration son personnage, me semblait inconcevable.
S'il n'y avait pas eu Hélène, je serais allé voir ailleurs. Mais il y avait Hélène. Elle avait un rôle de premier plan qui ne manquerait pas de la mettre en valeur. Je ne voulais pour rien au monde qu'elle laisse échapper cette chance. Dans le même temps, je voulais rester à ses côtés, jouer avec elle ! Nous souhaitions cela depuis notre première rencontre. Dès lors, il fallut bien me résoudre à accepter un rôle de second plan… mais pas celui de Gustavo, non! Pas celui-là !
Je n'en veux pas à Julien. Il a son idée sur la pièce, soit ! Le problème est que confier le rôle d'un dur, d'un caïd calculateur et roublard à un acteur comme François, vraiment… c'est un peu gros. Je ne suis pas seul à penser ainsi. Beaucoup me l'on dit. Le drôle n’est pas fait pour cela, ce n'est pas son registre. Lui, ce qui lui convient c'est le brillant factice, le maniérisme précieux. Je le verrais bien, tiens… en vielle marquise ! Et, j'ajouterai ceci, de toutes façons, ses prestations sont peu convaincantes.
Je n’en veux pas à Julien. François a dû intriguer, faire jouer ses multiples relations. Il a tellement de connexions dans tous les milieux, il sait se faire valoir partout. Bonimenteur vaniteux, tel est son portrait. Quelqu'un l’a écouté et a fait pression sur Julien qui de lui-même, j'en suis persuadé, n'aurait jamais fait un tel choix.
Non ! Je n’en veux pas à Julien ! On lui a forcé la main, c'est clair. On ne monte pas une pièce comme celle-ci sans subsides, sans mécènes, et l’argent dicte sa loi. François le sait mieux que personne, il a trouvé la bonne relation pour s'imposer. J'ai des indices précis là dessus. Le vrai responsable : c'est François.
J'enrage ! Il m'a volé, oui, je dis bien volé un rôle qui m'allait comme un gant, qui de toute évidence semblait taillé pour moi
J'enrage ! Lui ! Se glisser dans la peau de Nicolas! Vraiment, c’est un manteau qui lui sied mal. Trop lourd pour lui.
Le rôle de Gustavo ? un beau rôle, oui ! J’aurais pu l’accepter. J’aurais eu alors le plaisir de sortir un revolver, même factice, et de cracher symboliquement tout mon venin sur ce Nicolas, alias François, mais je ne sais à quelles extrémités cela aurait pu me pousser. Il y a tant de remous au fond de moi-même. Parfois je sens monter de terribles colères, je voudrais le couper en morceaux, ce Nicolas, ce François, le réduire en bouillie, l’écraser comme un poux... Mais je dois me faire une raison. Cette baudruche se dégonflera d'elle-même. Et moi, même dans un second rôle, je ferai éclater mon talent !
J'enrage ! François m'exaspère. Et quand je pense que c’est lui qui donnera la réplique à Hélène ! Il faut que je me retienne... Il le faut ! Allons, calme-toi, Jérôme, calme-toi !
H J J H
Dans le bel été, les blés répandent leurs ocres et leurs ors sur la plaine surchauffée. Fixe dans le ciel, l’alouette chante, légère. Déjà la moissonneuse vrombit, entre en action. Elle va, vient, remonte le champ, le redescend. Elle fauche sans pitié, dans une volée de poussières, de paillettes et de senteurs chaudes. Le mulot se terre.
Depuis un point de vue, un couple observe la moisson qui se fait et s'amuse aux jeux amoureux des colombes sur les toits de la ferme. Une brise légère fait frissonner sa robe. Sa main à lui, se glisse dans ses cheveux, caresse son dos. Elle se serre contre lui, l’enlace de ses bras blancs. Il murmure : Hélène ! Elle répond : Jérôme !
Ils s’embrassent, puis, d'un pas léger poursuivent leur chemin, pénètrent dans un bois. La chaude odeur de paille séchée fait place aux fraîches senteurs d’humus. La lumière tamisée contraste avec l’éblouissante clarté des champs. Ils s’arrêtent ici et là, admirent le papillon et la digitale, goûtent quelques mures bien noires arrachées à la ronce, évitent l'épine et le bourdon. Leurs yeux brillent et leurs cœurs brûlent.
Elle cueille une fleur sauvage. Jérôme s'absorbe dans l'observation d'une chenille. Croyant ne pas être vue, elle s'éloigne, se cache derrière un arbre. Mais son manège n'a pas échappé à Jérôme.
-- Attends que je t'attrape !
Et tandis qu’il s'élance, elle s'enfuit en courant. Elle ne court pas bien vite. Lui est volontairement lent et maladroit. Mais voici un beau lit de mousse, alors d'un seul bond il la rattrape, la saisit, la couche au sol. Ils rient aux éclats.
Jérôme s’allonge de tout son long. Elle pose sa tête sur son torse, sa chevelure répandue alentours. Ils reprennent halène.
-- Tu te rappelles notre première rencontre ? fait-elle au bout d’un temps.
Il y avait de cela à peu près deux ans. Hélène se préparait à affronter la dernière épreuve de son cursus au conservatoire. Elle devait interpréter, avec ses compagnons, une scène du Cid où elle tenait le rôle de Chimène. Quand on peut faire ça, on peut tout faire, lui avait dit son professeur. La belle affaire. Pour l'instant, elle attendait dans les coulisses étroites, l'estomac noué.
-- Mais pourquoi Chimène ? J’aurais été plus à l’aise dans une pièce moderne, même dans Becket.
-- Parce que tu es la meilleure, répondit François, venu l'encourager.
-- Tu as vu tout ce public !
-- Oublie le public, oublie le jury. Tu ne joues pas Chimène, tu es Chimène. Oublie le reste. Tout se passera bien !
Cela elle l’avait déjà entendu maintes fois. D'ailleurs elle n'écoutait plus. Elle attendait, blottie dans la demi-lumière. Et cette attente et les minutes intenses qu'elle allait vivre, sans doute s'en souviendrait-elle toute sa vie.
Jérôme caresse ses cheveux, fait glisser son doigt sur sa joue.
-- Je te vois encore. Tu es entrée sur la scène avec la démarche d'une reine. Il y avait tant de grâce dans le moindre de tes gestes. Quand tu parlais, je n’entendais pas les mots, seulement la mélodie de ta voix, qui me fascinait. J'étais venu pour encourager des copains. Je n'ai vu que toi.
Trois ans plus tôt, Jérôme était sorti de cette même maison. Il y avait appris son métier de comédien, travaillé avec passion, transpiré souvent, rit avec ses amis, fait mille pitreries laissant percer son côté facétieux. Il aimait ce lieu plein de souvenirs qui déjà lui semblaient lointains.
Parfois le hantait l'image de la petite Rosalie, femme enfant, toujours tellement gaie, insouciante, écervelée. Elle venait l'attendre à la sortie. Ils s'étaient aimés avec fièvre l'espace d'un printemps. Bien vite elle s'était ennuyée à côté de lui, trop studieux, trop souvent fourré dans ses bouquins. Alors, la passion émoussée, elle était partie.
En parcourant les couloirs, en montant les escaliers, en pénétrant dans cette salle qu’il connaissait si bien, ce souvenir était remonté à la lumière avec son vague goût de nostalgie.
Nostalgie vite effacée, il y eut l'éblouissement : l'entrée de Chimène.
Hélène se redresse, s’assied en tailleur et le regarde, un sourire dans les yeux.
-- Jusque là je n'avais joué que devant des copains. La présence d’un public composé en majorité d'inconnus me donnait un trac fou. Mais dès l'entrée en scène la peur m'a quittée ! Tout d'un coup ! Je me suis sentie une autre. Je me voyais jouer, je m'entendais parler, comme si, hors de moi-même, je m'observais de l'extérieur. Jamais avant je n'avais ressenti cela. Je me disais: c'est bien, continue ! J’avais l’impression d’être dans un rêve !
Jérôme ne voyait que Chimène. Proche et lointaine. Il fixait ses lèvres, détaillait le jeu de ses mains, l'expression de son regard. Il vibrait avec elle. Et puis cette chevelure ondoyante tombant sur ses épaules.
Qui donc était cette Chimène ?
La représentation terminée, dans la réception qui suivit, il l’aperçut bien vite au milieu des groupes qui bavardaient un verre à la main. Elle se tenait de profil, au milieu d’un cercle de personnes. François lui parlait avec de grands gestes. Tandis qu’il s'approchait, elle tourna la tète. Leur regard se croisèrent. Elle eut un imperceptible sourire. Il s'avança, lui serra la main avec chaleur.
-- Félicitation Mademoiselle, vous avez été magnifique
-- Merci, Monsieur. Vous êtes bien aimable, mais vous exagérez un peu !
-- Pas du tout. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une Chimène aussi convaincante! Vous avez ravi le public.
Jérôme se lève, fait quelques pas, se donne une contenance.
-- Pour séduire Chimène, amadouer son cœur
Quel haut fait, quel exploit faut-il que j'accomplisse ?
Hélène se lève à son tour, prend une posture de princesse et cherche ses rimes.
-- Quoi ! Don Jérôme, vous ici, paraître à cette heure,
En chemise, sans aucun pourpoint qui vous vêtisse !
Jérôme ôte sa chemise. Chimène poursuit :
-- Rêverais-je ? Sans la moindre épée à vos côtés,
En blue-jeans, devant moi, oser vous présenter !
Jérôme se noue la chemise autour du cou et la fait bouffer essayant d'imiter un jabot. Hélène y ajoute sa touche. Ils peinent à retenir leurs rires. Jérôme se rengorge et avec emphase enchaîne :
-- Aux âmes bien nées tout accoutrement sied
Et la valeur, Chimène …
Jérôme fait un geste de dépit.
… attends, je cherche la rime !
Aussitôt, Hélène reprend la main :
-- Dans vos discours Jérôme vous vous prenez les pieds !
Jérôme fait mine de se prendre les pieds dans l'herbe, il trébuche et fait le pitre. Cette fois, leurs rires fusent en saccades. Entre deux hoquets et dans un geste théâtral, il ajoute :
-- Restons en là … après avoir frôlé les cimes.
Une fois les rires calmés, Hélène ajoute :
-- Hé bien, Jérôme ! Tu ferais un flamboyant Rodrigue.
-- Toi ! Tu manies l'alexandrin avec aisance !
Ils se prennent par la taille, échangent de petits baisers.
Jérôme tout à coup se recule. Un grand sérieux se lit sur son visage.
-- Pourquoi, dis-moi, pourquoi faut-il que Rodrigue tue le père de Chimène ? Pourquoi Roméo doit-il occire un Capulet ? Pourquoi ces amours pleins de sang ? Pour faire une tragédie à coup sûr ! Mais encore ?
-- Don Jérôme je vous préfère rieur plutôt que chevalier à la triste figure !
Et reprennent leurs plaisanteries et leurs rires.
Hélène, dès le premier regard, avait senti mêlées en la personne de Jérôme à la fois la force du percheron et l'élégance du pur-sang et son cœur avait frémi. Apres les multiples félicitations et paroles de convenances des amis et connaissances, ils réussirent à s’isoler au milieu de la foule et conversèrent se découvrant la même passion pour le théâtre cependant qu'en eux grandissait une mutuelle attraction. Aussi quand Jérôme proposa de filer à l'anglaise, Hélène acquiesça.
Dès qu'ils furent dans la rue, Jérôme prit sa main. Leurs propos devinrent tendres. Bientôt leurs lèvres se rencontrèrent et échangèrent leur premier baiser.
Calme après l'agitation. Etendus sur la mousse, ils se parlent peu. Une lueur brille dans leurs yeux.
-- Dis-moi, questionne tout à coup Hélène, tu te souviens de la chambre ?
-- De quelle chambre ?
-- De ta chambre, celle où nous nous sommes aimés, celle que tu louais pour trois sous.
-- Si je m'en souviens ! Avec son fauteuil troué et son armoire branlante !
-- Et le papier peint, tu t'en souviens ?
-- Attends un peu.
-- Et sa couleur ?
-- Heu ! Il y avait du rouge !
-- De grandes fleurs rouges sur un fond bleu, Jérôme. Bleu azur !
Et se disant, elle se colle tout contre lui, mordille son oreille, son nez, son cou. Liés l'un à l'autre, ils roulent d'un côté, puis de l'autre. Un désir sauvage monte en eux.
Chandelle qui meurt arrivée au bout de sa course, le jour s’éteint. Une lumière tamisée éclaire la chambre, le grand lit et le mobilier sobre. Leurs vêtements gisent épars. Repus par leurs joutes amoureuses et le grand air respiré tout l’après-midi, leurs corps sont allongés côte à côte. Seules leurs mains se touchent. Ils respirent en silence. Le temps s'écoule goutte à goutte.
Jérôme se tourne vers elle. Il détaille son visage, ses yeux, sa bouche. Elle rayonne illuminée d'un large sourire. Elle sourit toujours quand il la regarde ainsi. Leurs lèvres brûlent. Leurs corps se frôlent. Ils ont la nuit pour eux, une nuit suave d’été.
Déjà le jour revient, inonde la chambre de sa clarté. Jérôme ouvre les yeux, les referme pour mieux jouir de cet instant, les ouvre à nouveau. Il se tourne, rajuste son oreiller, s’étire, se détend. En lui coule une grande paix.
Hélène dort encore d’un sommeil paisible. Ses cheveux défaits s’étalent sur le drap. Elle offre son épaule nue au regard de Jérôme qui tend la main, frôle à peine cette chair aimée. Elle rêve sans doute encore. Ne pas déranger !
Jérôme se lève, enfile un pantalon, se rend à la cuisine.
Bientôt, borborygme de l’eau qui bout, odeur du café frais mêlée à celle du pain grillé ! Jérôme prépare le plateau : deux bols, sucre et lait, toasts et confiture et le pot rempli du breuvage brûlant, tout juste préparé. Du pied il pousse la porte de la chambre. Hélène réveillée, est assise appuyée au dos du lit, radieuse, comme un soleil.
-- Bonjour Hélène ! Bien dormi ?
-- Déjà le café ! Oh, comme tu es gentil ! Bonjour mon petit Jérôme !
Il dépose le plateau, sert le café, lui prend la main. Ils se regardent.
Petites joies partagées ! Une nouvelle journée commence.
oOo
Ils sont quatre amis attablés à la terrasse d’un bistrot. Quatre comédiens, dont Jérôme, qui ne se sont plus rencontrés depuis longtemps. Ils trinquent joyeux. Parmi eux, André a joué au côté d’Hélène et de François dans un théâtre de la ville, il y a quelques semaines de cela. A cette époque, Jérôme était en tournée au loin.
Sans avoir l’air d’y attacher de l’importance, Jérôme s’informe. André aime raconter, il raconte. Il parle du public, du théâtre, de la ville, donne des détails drôles, évoque le restaurant où ils se retrouvaient après le spectacle, les plaisanteries de François, le rire franc d’Hélène.
-- François était survolté, il en faisait plus que d’habitude. Tu connais le bougre. Certains soirs, il se surpassait et se lançait dans des imitations qui amusaient beaucoup Hélène.
Ayant dit cela sans malice, André continue à parler de choses et d ‘autres. Jérôme n’écoute plus que d’une oreille, il reste accroché à cette image, Hélène aimant à rire avec François. Pourtant il sait tout cela. Hélène le lui a raconté déjà sans qu’il y attache de l’importance. Mais c’était avant. Avant que le rôle de Nicolas ne lui échappe, avant que naisse son ressentiment envers François. Depuis tout ce que fait ce dernier, tout ce qu'il dit, devient pour lui source de méfiance, de soupçon.
Hélène riant avec François, toute innocente qu'elle soit, cette image s'est logée au fond de son cerveau comme une graine malsaine. Rien ne l'en délogera.
Prenez une semence, toute petite, sans importance, jetez la dans le vent ! Tombe-elle sur le rocher, sur le sable, elle périra. Tombe-t-elle sur une terre fertile, ayant juste la composition qui convient, alors la voilà qui germe, qui prend racines. Demain elle sera buisson ou arbre.
Il se fait tard. Les quatre amis se séparent. Jérôme est tourmenté. En lui s’agitent des idées contradictoires. Il préfère rentrer à pied. La fraîcheur du soir pense-t-il, le calmera. Dans les rues mal éclairées, il marche tel un automate. Son regard vague n’accroche rien.
Voici le pont de bois, le pont piétonnier. Il s'y engage. Tout est désert. Son pas résonne. Arrivé au milieu il s'arrête, s'accoude à la balustrade. Sous lui, la rivière. L'eau coule inexorablement. Rien ne peut arrêter cette force tranquille. Elle sait où elle va, elle fera les détours qu'il faut, elle atteindra l'océan lointain… pour s’y noyer.
Jérôme se penche sur cette eau presque noire. Des reflets en différents tons de gris font et défont des formes toujours changeantes, au milieu desquelles parfois une petite lumière, une pépite, brille et s'éteint aussitôt. La surface est trompeuse. Sous elle on devine un univers glauque. Une pierre jetée là serait immédiatement avalée, ne laissant derrière elle qu’une onde fugace.
Jérôme se penche d'avantage. Le vide l’attire. Se libérer de cette image, Hélène et François. Il aurait besoin de certitude et tout bouge. La tête lui tourne. Alors il sent confusément le besoin de réagir, se redresse, respire profondément. Au loin sur la rivière, dansent milles éclats lumineux, reflets des lumières de la ville, reflets de la vie.
Sous le doux soleil d'automne, le petit parc s’emplit de chants d’oiseaux et des cris joyeux des enfants. Le vent, par ses sautes inopinées, dépouille les arbres de quelques feuilles, joue avec elles, puis les abandonne dépenaillées dans le caniveau.
Hélène est assise sur un banc à côté de Jérôme. Elle jette des morceaux de pain aux pigeons qui atterrissent en vol plané, se précipitent sur ces miettes, se les disputent, se les arrachent. Cela l’amuse. Jérôme reste distant, ténébreux. Depuis peu, il lui arrive de laisser ainsi s’installer entre eux un pesant silence.
Plusieurs fois Hélène, avec sa gentillesse habituelle, l’a questionné à ce sujet. Il a haussé les épaules, détourné la tête, parlé d’autre chose. Alors elle n’insiste plus. Elle essaie de comprendre. Est ce la déception de n’avoir pas obtenu le rôle de Nicolas ? Elle tente de s‘en persuader, elle voudrait y croire, mais si ce n’était que cela il en parlerait, il y a autre chose. Elle sent qu’une force ténébreuse s’accumule en lui qui devra bien éclater un jour et comme elle connaît ses sautes d’humeur, il lui arrive d’avoir peur comme un animal avant l’orage.
Elle voudrait effacer ces ténèbres dans ses yeux, retrouver cet amant enjoué qu’il a été. Elle se sent impuissante, ne sait ni ce qu’il faut faire, ni ce qu’il faut dire. Elle attend.
Le thé est brûlant. Hélène repose sa tasse sur la table basse. Son corps souple comme jonc, se glisse entre les coussins du divan. Sa chevelure défaite s’épanche sur ses épaules, sur son corsage. Ses doigts diaphanes jouent avec les mèches. Elle a des gestes simples et gracieux qui font frémir Jérôme. Elle est plus désirable que jamais !
Hélène est détendue. Elle a retrouvé son Jérôme habituel, simple et rieur, la grisaille sur son front s'est dissipée. Ils parlent cinéma et théâtre, font quelques plaisanteries, commentent les répétitions en cours, donnent leur avis sur tout, sur les comédiens et… sur François. Et là, Jérôme ne peut s’empêcher de l’égratigner, rien n’est bon dans son jeu, il va faire chavirer le bateau ! Hélène tente de le rassurer, il n’y a pas que François dans la pièce, il y a aussi un certain Jérôme et… d’autres. L'atmosphère se tend.
-- Je ne veux pas me noyer avec lui !
-- Tu exagère, Jérôme. Ton ressentiment t’aveugle. Il a du mal à incarner un personnage qui n’est pas dans son registre habituel. Pour le moment il se cherche.
-- Crois-moi, il ne se trouvera pas, ricane Jérôme et son regard devient mauvais..
Hélène voudrait clore la discussion. Mais Jérôme insiste.
-- Avec lui cette pièce sera un four et je me demande…
-- Jérôme ! De toutes façons nous sommes dans le même bateau, il faut continuer coûte que coûte. Arrêtons de nous disputer sur ce sujet. Et puis n’oublie pas qu’il a longtemps été ton copain. Hors du théâtre, il est tout à fait acceptable. J’aime me moquer de ses façons fanfaronnes, comme tu le sais, mais à part cela, reconnais le, c’est un charmant compagnon.
D’un bond Jérôme se dresse, fait trois pas, bousculant violemment une chaise et, volcan prêt à vomir des tonnes de laves, se plante devant elle. Hélène prend peur.
-- Comment ! Un charmant compagnon ! Que dois-je comprendre ? Eructe-t-il, serrant les poings.
-- Jérôme ! Je voulais simplement dire que la conversation avec lui est agréable.
Hélène se rend compte trop tard qu'elle a jeté de l'huile sur des braises brûlantes. Elle s’enfonce dans le divan. Lui est debout, immobile, devant elle. Sa tête est pleine de cris, d’invectives. Il se tait, fixe Hélène recroquevillée dans les coussins, animal apeuré, faible, sans défense, et cette vue lui fait mal. Poings desserrés, bras ballants, il se tait. La honte de s’être laissé emporté monte en lui mais la rage est toujours là. Brusquement il se détourne, frappe brutalement un meuble et, balançant la tête, se laisse finalement choir à l’autre bout du divan. Un silence profond s’installe. Il fixe le vide.
-- Jérôme, tu imagine des choses qui ne sont pas ! murmure enfin Hélène.
Il relève la tête et la regarde. Elle lui adresse un frileux sourire… lui tend la main. Il se rapproche juste assez pour la prendre délicatement dans sa poigne puissante.
Le silence persiste. Hélène se dégage et gagne la terrasse.
La nuit est là, ténébreuse et impénétrable, vêtue de son manteau d’étoiles terni par l’opalescence diffuse des lumière de la ville. La nuit se glisse entre les toits et seule l’électricité lui oppose une résistance dérisoire. Hélène se penche. Tout en bas, sous la blafarde lumière des lampadaires, de rares passants pressent le pas. Une dame à la démarche hésitante promène son chien, blanche boule de poils ébouriffés.
Hélène se redresse. En face, sur les façades des maisons et, au loin, sur les tours sombres, s’incrustent encore quelques rectangles lumineux, témoins d’une vie qui veille, d’humains qui respirent, qui aiment ou qui soufrent, ou ne pensent à rien. De tout cela émane une onde chaleureuse qui la réconforte.
La nuit est là, somptueuse et apaisante. Hélène aspire jusqu’au fond d’elle cette paix, boit cette nuit, la laisse couler dans tout son corps, bienfaisante liqueur. Oui ! Jérôme est jaloux et irascible, elle en avait vaguement conscience depuis toujours, sans se douter que ce soit à ce point. Aveuglé par la colère, aurait-il pu aller plus loin ? Elle ne sait. Qu’importe, de lui elle est résignée à accepter beaucoup. Elle se sent liée à lui comme à un aimant de polarité inverse. Son corps le désire, elle ne peut rien y faire, et dès qu’il pose ses mains sur elle, une onde la traverse.
La nuit est là, majestueuse et douce. Hélène en ressent les subtiles vibrations, en capte les bruits étouffés. Sans un mot, Jérôme l’a rejointe. Elle sent sa présence dans son dos, son souffle dans sa chevelure dont il respire la senteur. En elle monte un frisson.
Jérôme pose ses mains sur ses hanches, sur son ventre, sur ses seins. Leurs corps se collent l’un à l’autre. Ils restent ainsi un long moment… Puis doucement il l’attire vers la chambre.
Hélène se laisse conduire. Elle sait déjà comment il va la dévêtir, caressant chaque portion dévoilée de son corps de ses mains vibrantes. Elle se laissera faire, Jérôme est son homme. Elle lui rendra baisers et caresses. Longtemps ils s’abandonneront à la béatitude de leurs corps enivrés puis ils laisseront libre cours à la force sauvage de leur sexe, elle poussera de petits cris et sombrera dans l’extase.
Cette nuit sera voluptueuse.
H-j F-n
Oscar Daingh termine son petit déjeuner. Le café le réveille en douceur. Il est joyeux.
Le robinet de la cuisine qui goutte lui rappelle Nicolas, le plombier. Des semaines qu’il l'a oublié, celui-là, après l’avoir confié à Julien en lui laissant toute liberté d'interpréter la pièce selon ses propres vues. Mais maintenant que la première est proche, curieux de voir ce qu’il est advenu de son enfant, il a accepté avec plaisir l'invitation de Julien. Il se rendra aux répétitions cet après-midi.
Oscar se ressert un café. Il se rappelle différentes scènes, revoit la façon dont il les avait imaginées et se demande en quoi la vision de Julien différera de la sienne. Puis il s'invente un jeu, modifier certains paramètres extérieurs aux personnages sans toucher au caractère de ces derniers. Par exemple, supposons que le pistolet de Gustavo s'enraye au moment où il tente d'abattre Nicolas. Toute la suite est alors à refaire. Ou, plus intéressant, pourquoi ne pas réécrire la scène du crime de telle sorte que Gustavo croie Nicolas mort alors qu’il ne l’est peut- être pas et que le public ne puisse savoir ce qu’il en est ? Oscar s’en veut de n’avoir pas eu cette idée plus tôt, idée qui lui aurait permis d’introduire plus d’ambiguïté, de jouer entre fiction et réalité, d’introduire la possibilité de plusieurs interprétations, ce qui était le but initial dont, il s’en rend compte, il s’est progressivement éloigné. Bref, il commence à se demander si la pièce qu'il a écrite est bien celle qu’il aurait du écrire.
Julien et Oscar se sont installé dans la salle du théâtre. Les comédiens interprètent diverses scènes. Oscar est ravi de voir vivre son texte. De temps à autre la discussion s'amorce au sujet de la mise en place ou du jeu des acteurs. François souhaite ajuster quelques répliques, il en discute avec Oscar. On s'accorde sur un compromis.
Pour la scène suivante, le décor est réduit à un simple bar auquel est accoudée Jade-Hélène, bouteille et verres à portée. Dans les coulisses, Jérôme, nerveux, tourne en rond.
Entre Nicolas-François.
-- Salut Jade ! Content de te voir.
-- Tu as l’air préoccupé, Nicolas. Quelque chose ne va pas ?
-- J'en ai mare, Jade. Je n’aime pas les échecs.
-- Je te comprend.
-- Non mais tu les as vu ces guignols. Des gaffeurs ! Et, ne t’en déplaise, ton ami Gustavo comme les autres. Sans ta présence d’esprit et la mienne, on était fait. Butin, zéro ! Je ne veux plus continuer avec eux. Qu’ils se débrouillent. Moi je raccroche.
Dans les coulisses, Jérôme ne suporte pas d’en entendre d’aventage, il s’en va.
-- Toi, raccrocher ! Nicolas en pantoufles, au coin du feu ! Ah non, j'arrive pas à imaginer çà !
Nicolas remplit deux verres.
-- Il me reste un magot suffisant pour tenir longtemps. Mais un jour, tu vois, je le sais, cela me démangera à nouveau. Etre dans l’action, prendre des risques, c’est vivre ! Seulement je veux une équipe restreinte. Deux personnes ! Moi et… quelqu'un de confiance. Tu vois ?
Jade se rapproche de Nicolas.
-- Je suis sûre que tu as déjà des plans plein la tête.
-- Un plan très élaboré même.
-- Alors, pourquoi attendre ? A nous deux nous ferons une belle équipe.
-- Et ton Gustavo ? Je n’en veux pas dans la combine.
-- Moi non plus ! Rien que toi et moi.
Avec un radieux sourire, Jade s’accroche à lui par sa chemise.
-- Tu le largues ?
-- Gustavo m’a déçu, il n’est plus rien pour moi. Du passé déjà.
-- Je croyais…
Elle rit. Nicolas la prend par la taille et saisit un verre.
-- Trinquons. Nous commençons les premiers repérages demain.
Ce jour là, après la répétition, ils se retrouvent tous au bar des artistes, trinquent à leur succès, bavardent et rient et la soirée se prolonge plus que d’habitude dans le bruit incessant des conversations. Oscar et Julien sont les premiers à prendre congé. D’autres les suivent.
Hélène, en se levant, secoue sa chevelure, rajuste son écharpe. Sans qu'elle s'en rende compte, ce geste a décroché de son logement une de ses boucles d'oreille, qui glisse sur son vêtement, roule au sol, disparaît sous le radiateur. Le cliquetis qu'elle a pu faire s'est perdu dans le bruit ambiant. Et personne n'a rien entendu, personne n'a rien vu.
Personne sauf François. Il est sur le point de prévenir Hélène. Il se ravise. Il se tait. Il attendra que tout le monde soit parti pour récupérer discrètement l'objet. Qu'en ferra-t-il ? Il ne le sait pas encore, mais il en fera quelque chose. A coup sur !
AAAHHH !
Le titulaire du rôle de Gustavo, vient d’être hospitalisé d’urgence, sans doute sera-t-il opéré, indisponible pour un mois, sinon plus. La première est dans six jours, il faut faire vite. Julien est embarrassé. Pour le remplacer, il a contacté plusieurs comédiens. Tous occupés ! Logiquement, il ne voit que Jérôme. Il sait que ce dernier sera réticent. Il l'a invité à déjeuner.
Entre le steak et le fromage, il utilise tous les arguments possibles. Le vin du patron aidant, il devient persuasif. En six jours, mémoriser le texte, entrer dans le personnage, Jérôme est capable de relever ce challenge ! Evidement, outre qu’il sera Gustavo, il conservera son rôle initial. Juste un problème, dans une scène, une seule, les deux individus se rencontrent. On arrangera la scène, on adaptera le texte. C'est faisable !
-- Voilà la situation, dit Julien. Je compte sur toi. Je sais, ce sera dur mais ne nous laisse pas tomber, Jérôme ! Et le temps presse ! Décide-toi vite !
-- Laisse-moi quelques heures de réflexion. Disons jusqu'à ce soir.
-- Chaque heure compte. Chaque heure perdue est perdue. Je souhaite une décision avant que nous quittions cette table. Comédiens, machinistes, décorateurs, tous ont travaillé avec enthousiasme pour que cette pièce soit un succès. Maintenant ils ont les yeux tournés vers toi. Ne les déçois pas !
Les fromages sont bons, justes à point. Les deux hommes les apprécient.
D'un côté Jérôme est satisfait. Julien fait appel à lui, il reconnaît sa valeur. Cela met un baume sur ses blessures. Quant à la difficulté, elle ne le rebute pas, bien au contraire. Le problème pour lui est ailleurs. S'il a précédemment refusé d'interpréter le personnage de Gustavo, c'est à cause de l'intrigue qui se joue entre ce dernier, Jade et Nicolas et qui en quelque sorte se superposerait à celle de sa vie. Difficile de maintenir une séparation entre le jeu de l’acteur et l’homme. Plusieurs scènes le dérangent, celle du meurtre, en particulier. Cependant la donne a changé. Refuser une deuxième fois, ce serait couler toute l'entreprise... Jérôme se décide. Le théâtre est sa vie, il assumera le rôle.
En deux gorgées rapides, Jérôme avale son expresso brûlant.
-- D’accord Julien, je marche !
-- Merci, Jérôme, je n'en attendais pas moins de toi ! Allons-y ! Il nous reste tout l'après-midi pour mettre les choses en route. Passons au théâtre où il n’y a personne aujourd’hui. Nous travaillerons quelques scènes. Je te donnerai la réplique.
Nicolas se redresse, la barbe grise et l’œil noir.
-- Alors, tu veux quoi au juste ?
D’un geste brusque, Gustavo sort un revolver, pointe la poitrine. Deux détonations claquent. Nicolas sursaute, se crispe et lentement s’affaisse, oeil incrédule, bouche tordue, une tache rouge juste à l’endroit du cœur.
Agitation, des silhouettes affolées surgissent, gestes précipités qui ralentissent, se figent. Nicolas n'en finit pas de s'affaisser tandis que la tache rouge grandit, envahit la chemise, descend sur le pantalon, monte sur le visage, couvre Nicolas entier, gagne le décor. Tout est rouge. Rouge sang…
Jérôme se secoue… il est assis, seul, dans la salle du théâtre, face à la scène vide.
La boucle d'oreille ! Depuis la veille, Hélène la cherche avec une fièvre grandissante, fouille ses sacs, les tiroirs, la penderie. Elle a tout retourné, a glissé sa main partout, sous l'oreiller, sous les coussins, dans chaque recoin de l'appartement. Il faut se rendre à l'évidence. Introuvable ! Geste malencontreux, manque d'attention ? Elle s'en veut, n'a rien dit encore à Jérôme, n'a pas osé.
Pourtant se taire ne sert à rien. Tôt ou tard, Jérôme s'en rendra compte. Et qu'il le découvre par lui-même serait pire. Mieux vaut en parler tout de suite. Dès ce soir !
La boucle d'oreille ! François la tâte au fond de la poche de sa veste. Il l'a soigneusement glissée dans une enveloppe fermée. Il est temps d'en faire quelque chose.
-- Je vais jusqu'au théâtre, ma petite Julie, je ne serai pas long.
-- Comment ! Mais tu m'avais promis de passer l'après-midi avec moi !
-- Rassure-toi, je serai vite de retour et nous irons au cinéma comme convenu !
Julie l'enlace.
-- Pourquoi ne pas téléphoner simplement ?
Cette boucle d'oreille traîne dans sa poche. François veut s'en débarrasser. Pour justifier son aller-retour au théâtre, il improvise une raison peu convaincante.
-- Toi, tu me cache quelque chose, mon grand, gronde Julie méfiante, si tu as une liaison, je le saurai vite et cette fois je ne te pardonnerai plus !
-- Tu es bien trop mignonne, ma petite Julie, tu n'as pas à t'inquiéter !
François s'est mis en route. Rendre l'objet à Hélène, il n’y pense même pas. Le rapporter personnellement à Jérôme, non ! Trop soupe au lait le bonhomme, il pourrait réagir violemment. Mieux vaut le confier au concierge, avec mission de le remettre en main propre à Jérôme, sans oublier surtout de dire que c'est lui François qui l'a trouvée au bar. Ce qui après tout n'est que pure vérité. François rit de cette astuce. Jérôme n'en croira rien, évidemment, il imaginera des choses. Ah ! La belle dispute avec Hélène. Enfoncer un coin entre ces deux là, il en ricane. Il s'en délecte.
François s'est arrêté à quelques pas du théâtre. Il hésite, un doute a surgi en lui, il lui vient comme un scrupule. Endosser le rôle du mauvais, est-ce bien ce qui lui convient ? Lui, si fier, se laisser aller à de mesquines jalousies ! Or rien n'est joué, il est encore temps de remettre discrètement le bijou à Hélène. Et rien ne se passerait. Certes, le geste serait beau, mais qui donc l'apprécierait à sa juste valeur ? Beauté inutile !
D'ailleurs remettre l'objet à sa vraie propriétaire par l'intermédiaire de Jérôme est ce blâmable ? Après tout si quelque événement fâcheux en découle ce ne pourrait être que du seul fait de Jérôme, de la seule responsabilité de Jérôme ! Lui François serait blanc … ou presque…
Qu'il arrive donc ce qui doit arriver ! François pousse la porte du théâtre.
Jérôme est toujours affalé dans le même fauteuil, perdu dans ses pensées, lorsque entre Sébastien, le concierge.
-- Ah ! Te voilà, Jérôme ! Je te trouve enfin. Tiens, voici pour toi ! De la part de François !
-- François ?
-- Oui ! Il était pressé. Quelque chose d’urgent à faire. Ah ! J'allais oublier, il a trouvé ça au bar des artistes.
-- Ah !
-- Bon je file. A plus tard !
Jérôme tâte l'enveloppe gonflée d’un contenu dont il cherche à deviner la nature et tandis qu’il regarde Sébastien s'éloigner et sortir, il se lève. A travers le papier, il palpe à nouveau l’objet. Encore une manigance de François ? Un piège ? Méfiance… Il attend que le bruit des pas du concierge se soit évanoui, pour, d’un geste brusque, déchirer l'enveloppe …
La boucle d'oreille ! Celle qu'il a offerte à Hélène !
-- Entre les mains de François ! pense-t-il, presque tout haut. Trouvée au bar ! Il me prend pour un idiot, il se moque de moi ! Il me nargue ! C'en est trop !
Alors, chiffonnant rageusement l’enveloppe, il s’écrie :
-- Salaud ! Je vais te régler ton compte. Rrraaaahhh !
Et, dans le même temps, saisi d'une terrible fureur, Jérôme se précipite, bouscule la porte, traverse le couloir tel un ouragan, se jette dans l'escalier, avale les marches, dérape, décrit une incroyable cabriole au terme de laquelle son crâne heurte violemment la marche de pierre dans un grand cri.
AAAAAAAAAAAHHHHH !
RRRAAAHHH
Ma tête ! Oh, ma tête !
…
Je suis Gustavo… j’ouvre…
J’ouvre le tiroir du secrétaire, je saisis le revolver, l’arme de deux balles, le glisse dans ma poche…
…
Ma tête !
…
Jette ce revolver ! dit une petite voix…
…
Ma main se referme sur la crosse. Le moment est proche…
Arrête, Jérôme ! répète la petite voix.
Mon cœur bat si fort… plein de rage !
-- Non, Nicolas, tu as disparu avec le magot et avec Jade. Ton plan était drôlement bien conçu, j'en conviens. Tu as cru que je n'y comprendrais rien. Et bien, tu te trompes, je suis là et je demande des comptes.
Nicolas se redresse, la barbe grise et l’œil noir.
-- Alors, tu veux quoi au juste ?
Moi, Gustavo, je sors le revolver, le vrai, je pointe la poitrine…
…
Sueur, transpiration. Ma main se crispe, mon index n’accroche pas la gâchette...
…
Tout ce monde… ces visages inquiets qui me fixent… Pourquoi ?
Qui tamponne mon crâne…
Une grande tache rouge… la chemise de Nicolas, rouge, rouge sang…
On me pique le bras…
…
Hélène, tu es là !… penchée sur moi… me parlant à l’oreille..
-- Je t'aime, Jérôme, je t'aime tant !
Tes yeux d’une infinie tristesse... te répondre… te dire…
Chaleur, détente… Ma vue se brouille…
Ma main s'ouvre…un petit objet... Hélène le prend…
…
Tout ce monde… ces silhouettes… floues… loin… très loin…
Marcel Laurent
mardi 16 décembre 2008
Un autre de Tatiana
Elle avait erré sur et autour de la Grand Place, martelant le pavé comme au temps des sabots mauves, du patchouli et des bijoux à cinq balles des Galleries Agora. Entre touristes serbes et chinois, elle observait, détachée, le paysage, et se sentait flotter dans le décor tel un flocon dans une boule à neige.
Tout cela semblait si peu réel! A commencer par cette cérémonie étrange, six mille personnes serrées à Sainte Gudule autour du corps absent de Semira, et ce brassard qu’elle avait oublié d’ôter et qui lui grattait le bras d’un reproche distrait. Elle essaya de revivre la scène comme un moment et non comme une image. Le film se déployait, lourd et dense sous un soleil incongru, mais elle ne s’y incarnait pas.
Errant sur la Grand Place elle voyait défiler le générique de sa vie spectatrice. Fantômette et Eddy Merkcx, puis Woodstock et Harold et Maud au ciné-club de la maison des jeunes, les premiers trips “chocolatés”, les bagarres au lycée entre xolottos crépus et membres du front de la jeunesse tondus. Les CCC et les radios libres. Les droits des homosexuels et l’avortement. Les manifs pour rire aux côtés de métallos pas rigolos et l’incendie du journal Pour. Un cadre. Une ambiance. Une musique. Bob Dylan encore, mais les Sex Pistols hurlant à l’anarchie in the UK sur un fond de Bob Marley. Parfum de nostalgie à l’adolescence déjà. L’impression saumâtre d’être née trop tard. A quinze ans, regretter le bon vieux temps comme une vieille. Puis fumer des joints et s’en foutre. Aimer les garçons. Vouloir qu’ils l’aiment. Exister dans leur regard. Croire qu’ils l’aiment parce qu’ils la baisent. Baiser encore au cas où. Se nourrir de compliments mal placés. Oublier de penser au sida. Montrer sa beauté et démontrer son intelligence. Oublier de penser juste. Juste de penser. Oublier d’être au monde plutôt que de s’envoyer dans le décor. Souffler. Sous fleur, tige cassée et racines mal prises feuilletonnent au vent.
Et colchiques dans les prés, yeah yeah yeah.
Tout cela semblait si peu réel! A commencer par cette cérémonie étrange, six mille personnes serrées à Sainte Gudule autour du corps absent de Semira, et ce brassard qu’elle avait oublié d’ôter et qui lui grattait le bras d’un reproche distrait. Elle essaya de revivre la scène comme un moment et non comme une image. Le film se déployait, lourd et dense sous un soleil incongru, mais elle ne s’y incarnait pas.
Errant sur la Grand Place elle voyait défiler le générique de sa vie spectatrice. Fantômette et Eddy Merkcx, puis Woodstock et Harold et Maud au ciné-club de la maison des jeunes, les premiers trips “chocolatés”, les bagarres au lycée entre xolottos crépus et membres du front de la jeunesse tondus. Les CCC et les radios libres. Les droits des homosexuels et l’avortement. Les manifs pour rire aux côtés de métallos pas rigolos et l’incendie du journal Pour. Un cadre. Une ambiance. Une musique. Bob Dylan encore, mais les Sex Pistols hurlant à l’anarchie in the UK sur un fond de Bob Marley. Parfum de nostalgie à l’adolescence déjà. L’impression saumâtre d’être née trop tard. A quinze ans, regretter le bon vieux temps comme une vieille. Puis fumer des joints et s’en foutre. Aimer les garçons. Vouloir qu’ils l’aiment. Exister dans leur regard. Croire qu’ils l’aiment parce qu’ils la baisent. Baiser encore au cas où. Se nourrir de compliments mal placés. Oublier de penser au sida. Montrer sa beauté et démontrer son intelligence. Oublier de penser juste. Juste de penser. Oublier d’être au monde plutôt que de s’envoyer dans le décor. Souffler. Sous fleur, tige cassée et racines mal prises feuilletonnent au vent.
Et colchiques dans les prés, yeah yeah yeah.
Un texte de Tatiana de Perlinghi
Adélaïde. Adèle. Ada
Depuis toujours on m'a raccourcie. Déjà que je suis pas grande.
Je compte reprendre mon patronyme entier le jour où, tassée des vertèbres, je descendrai en dessous du mètre soixante.
Adélaïde, c'est un beau nom de petite vieille, non?
Je ris mais j'ai le sentiment qu'en ce moment mon moi entier rétrécit.
A l'envers d'une tache d'huile, je me recroqueville, je limite ma zone d'influence, je ne me répand plus que sur facebook depuis que j'ai souscrit à cette élusive page de vie. Auparavant j'étais au monde. A présent je suis enfermée dans mon monde et il est tout petit. Paradoxalement, je sens qu'il faut que je me remette à écrire dans la solitude pour réintégrer mon existence. Ecrire pour cesser de chatter. de déblatérer. d'aligner les mots sur la toile afin de mieux les perdre.
Replonger en moi avant d'épouser le cosmos.
Et comme je l'ai dit en boutade à Jude samedi: ne pas combattre les radicaux libres mais en devenir un!
Bon. Revenons à Adélaïde.
C'est un nom germanique qui évoque la noblesse de sang. Petite, je m'étais consolée de cette origine "boche" (on disait encore "les boches" ou les "shleus" dans les cours de récré, de même qu'on disait "juif" pour radin, "flamand" pour débile, "handic" pour pas beau, et "bougnoul" pour... toute vague menace étrangère et sale!). Je m'étais consolée, disais-je, en ne retenant que la partie princesse de mon nom. Je fus mortifiée d'apprendre vers mes dix ans, l'âge prétentieux des filles, que mon père m'avait prénommée ainsi en hommage à la beauté opulente et fort peu princière de l'épicière du village de Malejac dans le "Malevil" de Robert Merle...
Cela eut-il une incidence sur ma vie? En tout cas, à l'adolescence, j'avais viré à gauche toute et cherchais à tout prix à mettre de la distance entre Ada et ses origines par trop aristocratiques. Un prince russe par ici, un dignitaire chinois par là. Entre les deux, un bout de vieille Angleterre. Je cherchais désespérement le terreau prolétaire honteux caché sous les épais tapis d'Orient...
Sous mon patronyme grec devait se trouver le salut. Un pêcheur ionien, voilà qui ferait bonne mesure dans ce melting pot trop argenté!
Céphalonie: une île à peu près inconnue. Ni Corfou -la-St-Trop, ni Santorin-le-musée, pas même Amorgos-le grand bleu (petit pincement au coeur de midinette).
Je glanai quelques infos.
On la surnomme l'île des fous, ou encore l'asile psychiatrique de la Grêce, sympathique réputation soigneusement entretenue semble-t-il par ses habitants.
C'est l'une des îles grecques les moins fréquentées par les touristes, malgré la proximité del'Ithaque d'Ulysse. Bien bien.
Elle fut entièrement détruite en 1953 par un tremblement de terre, ce qui explique qu'il n'y ait plus rien à voir. Hé hé!...Si ce n'est, malheur, depuis le tournage de "la Mandoline du capitaine Corelli" -cette niaiserie américaine tirée du beau livre de Louis de Bernières- le lieu où les jolies jambes de Penelope Cruz et les yeux larmoyants de Nicolas Cage se rencontrèrent!
Merde! Je suis pas encore allée sur Mon île que tout le monde y est déjà!! Pour admirer le décor d'un navet!!!
Enfin, sachez que Céphalonie fut durant trois siècles vénitienne, avant que Napoléon puis les anglais ne s'en mêlent. Ce qui explique que mon patronyme grec sonne italien... Gentilini. Ca ne fait absolument pas pêcheur grec! Les seuls Gentilini qui demeurent encore en l'île sont les propriétaires d'un vignoble célèbre de tout temps et dans le monde entier. Misère!
J'appris encore que Lord Byron y avait écrit son Dom Juan, et que toute l'oeuvre d'Albert Cohen y trouvait son origine.
Ma quête politique tournait au fantasme romantique. Entre Dom Juan et le beau Solal de "Belle du Seigneur", mon coeur de majorette pataugeait en pleine mélasse, et le pire, c'est que j'avais de plus en plus envie d'y aller, sur mon île!
Je rouvris "les Valeureux" d'Albert Cohen:
A six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteurs marines. En hommage à la beauté de son île natale, il souleva son couvre-chef devant le paysage apparu dans le rectangle du soupirail, salua gravement la mer lisse et scintillante où trois dauphins folâtraient, les grands oliviers argentés et, tout au loin, les cyprès qui montaient la garde devant la citadelle des anciens podestats.
-Le plus noble et le plus malheureux de tes fils te dit adieu, ô Céphalonie!
Je n'allai pas plus loin. Le reste me semblait illisible une fois de plus. Faussement énorme et faussement drôle. Trop pour être tragique. Désincarné.
...mais ces quelques phrases seules me donnaient l'envie d'aller y respirer à pleine bouche, à Céphalonie, et à y chercher quoi déjà? Les dauphins et le chèvrefeuille?Un bout de mes ancêtres? Un bout de ce qui m'a faite, petit bout de moi, petit bout d'Ada? Ce qui me précède plutôt que le douleur de ce qui m'a forgée, parfois?
J’ai tellement brodé sur mon enfance que je ne sais plus de quel tissu de vérités je suis faite...
Depuis toujours on m'a raccourcie. Déjà que je suis pas grande.
Je compte reprendre mon patronyme entier le jour où, tassée des vertèbres, je descendrai en dessous du mètre soixante.
Adélaïde, c'est un beau nom de petite vieille, non?
Je ris mais j'ai le sentiment qu'en ce moment mon moi entier rétrécit.
A l'envers d'une tache d'huile, je me recroqueville, je limite ma zone d'influence, je ne me répand plus que sur facebook depuis que j'ai souscrit à cette élusive page de vie. Auparavant j'étais au monde. A présent je suis enfermée dans mon monde et il est tout petit. Paradoxalement, je sens qu'il faut que je me remette à écrire dans la solitude pour réintégrer mon existence. Ecrire pour cesser de chatter. de déblatérer. d'aligner les mots sur la toile afin de mieux les perdre.
Replonger en moi avant d'épouser le cosmos.
Et comme je l'ai dit en boutade à Jude samedi: ne pas combattre les radicaux libres mais en devenir un!
Bon. Revenons à Adélaïde.
C'est un nom germanique qui évoque la noblesse de sang. Petite, je m'étais consolée de cette origine "boche" (on disait encore "les boches" ou les "shleus" dans les cours de récré, de même qu'on disait "juif" pour radin, "flamand" pour débile, "handic" pour pas beau, et "bougnoul" pour... toute vague menace étrangère et sale!). Je m'étais consolée, disais-je, en ne retenant que la partie princesse de mon nom. Je fus mortifiée d'apprendre vers mes dix ans, l'âge prétentieux des filles, que mon père m'avait prénommée ainsi en hommage à la beauté opulente et fort peu princière de l'épicière du village de Malejac dans le "Malevil" de Robert Merle...
Cela eut-il une incidence sur ma vie? En tout cas, à l'adolescence, j'avais viré à gauche toute et cherchais à tout prix à mettre de la distance entre Ada et ses origines par trop aristocratiques. Un prince russe par ici, un dignitaire chinois par là. Entre les deux, un bout de vieille Angleterre. Je cherchais désespérement le terreau prolétaire honteux caché sous les épais tapis d'Orient...
Sous mon patronyme grec devait se trouver le salut. Un pêcheur ionien, voilà qui ferait bonne mesure dans ce melting pot trop argenté!
Céphalonie: une île à peu près inconnue. Ni Corfou -la-St-Trop, ni Santorin-le-musée, pas même Amorgos-le grand bleu (petit pincement au coeur de midinette).
Je glanai quelques infos.
On la surnomme l'île des fous, ou encore l'asile psychiatrique de la Grêce, sympathique réputation soigneusement entretenue semble-t-il par ses habitants.
C'est l'une des îles grecques les moins fréquentées par les touristes, malgré la proximité del'Ithaque d'Ulysse. Bien bien.
Elle fut entièrement détruite en 1953 par un tremblement de terre, ce qui explique qu'il n'y ait plus rien à voir. Hé hé!...Si ce n'est, malheur, depuis le tournage de "la Mandoline du capitaine Corelli" -cette niaiserie américaine tirée du beau livre de Louis de Bernières- le lieu où les jolies jambes de Penelope Cruz et les yeux larmoyants de Nicolas Cage se rencontrèrent!
Merde! Je suis pas encore allée sur Mon île que tout le monde y est déjà!! Pour admirer le décor d'un navet!!!
Enfin, sachez que Céphalonie fut durant trois siècles vénitienne, avant que Napoléon puis les anglais ne s'en mêlent. Ce qui explique que mon patronyme grec sonne italien... Gentilini. Ca ne fait absolument pas pêcheur grec! Les seuls Gentilini qui demeurent encore en l'île sont les propriétaires d'un vignoble célèbre de tout temps et dans le monde entier. Misère!
J'appris encore que Lord Byron y avait écrit son Dom Juan, et que toute l'oeuvre d'Albert Cohen y trouvait son origine.
Ma quête politique tournait au fantasme romantique. Entre Dom Juan et le beau Solal de "Belle du Seigneur", mon coeur de majorette pataugeait en pleine mélasse, et le pire, c'est que j'avais de plus en plus envie d'y aller, sur mon île!
Je rouvris "les Valeureux" d'Albert Cohen:
A six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteurs marines. En hommage à la beauté de son île natale, il souleva son couvre-chef devant le paysage apparu dans le rectangle du soupirail, salua gravement la mer lisse et scintillante où trois dauphins folâtraient, les grands oliviers argentés et, tout au loin, les cyprès qui montaient la garde devant la citadelle des anciens podestats.
-Le plus noble et le plus malheureux de tes fils te dit adieu, ô Céphalonie!
Je n'allai pas plus loin. Le reste me semblait illisible une fois de plus. Faussement énorme et faussement drôle. Trop pour être tragique. Désincarné.
...mais ces quelques phrases seules me donnaient l'envie d'aller y respirer à pleine bouche, à Céphalonie, et à y chercher quoi déjà? Les dauphins et le chèvrefeuille?Un bout de mes ancêtres? Un bout de ce qui m'a faite, petit bout de moi, petit bout d'Ada? Ce qui me précède plutôt que le douleur de ce qui m'a forgée, parfois?
J’ai tellement brodé sur mon enfance que je ne sais plus de quel tissu de vérités je suis faite...
dimanche 14 décembre 2008
Ecrire un roman

Cet article, comme apéritif et vous renvoyer au blog Magasintraverse dont l'adresse est...http://traverseasbl.blogspot.com/
Paul Cézanne raconte à Joachim Gasquet : « Rappelez-vous Courbet et son histoire de fagots. Il posait son ton, sans savoir que c’était des fagots. Il demanda ce qu’il représentait, là. On alla voir. Et c’était des fagots. »
I.
J’en ai déjà écrit trois. Les premières notes d’un nouveau roman datent du 10 juillet 1993. Il s’appelle successivement L’Émotion de censure, La Mécanique des hommes (en hommage à La Mécanique des femmes de Louis Calaferte), Les Zafres de l’amour (en hommage à une lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet où il évoque « les affres de l’écriture »), L’homme que j’ai tant de fois quitté. Le 6 octobre il y a 117 pages de notes manuscrites, des mots isolés, des listes de mots, des dialogues sans locuteurs, des phrases, des citations qui bousculent ou qui rassurent, des situations esquissées en quelques lignes, des injonctions à la vigilance, des descriptions d’objets et de lieux, etc. L’argument, vague, est celui-ci : faire de la rupture le sens et la vérité d’une relation sentimentale, établir le récit d’un amour non sur la rencontre mais sur la séparation, non sur le rapprochement mais sur l’écart.
Je commence une première version en décembre 1993. Le travail préliminaire consiste à dactylographier sur des feuilles différentes chacun de ces fragments. Puis à les organiser, les regrouper, les articuler. Il s’agit de ponctuer la masse informe de langage qui bouillonne et fermente du désir de roman, de raconter une histoire. Les feuilles s’entassent par affinités flottantes, changent de tas, les tas changent de place les uns par rapport aux autres. Dix, cent romans sont possibles : chaque phrase en commence un. Tant que le roman peut commencer par n’importe laquelle de ces phrases, aucun travail ne peut être entrepris. Une première phrase va, à un moment, s’imposer, se déclarer comme telle de façon inéluctable. Il y en aura alors une deuxième, une troisième. Ce sera le tour de la première scène, et le travail battra à plein. Ce va-et-vient entre l’indécision et le choix de l’ordre des phrases, des scènes, des chapitres se répète durant des semaines, des mois, à chaque page jusqu’à ce que le roman acquière une telle autonomie et une telle autorité qu’il en dira plus long que je ne saurai jamais le formuler.
Je commence une première version en décembre 1993. Le travail préliminaire consiste à dactylographier sur des feuilles différentes chacun de ces fragments. Puis à les organiser, les regrouper, les articuler. Il s’agit de ponctuer la masse informe de langage qui bouillonne et fermente du désir de roman, de raconter une histoire. Les feuilles s’entassent par affinités flottantes, changent de tas, les tas changent de place les uns par rapport aux autres. Dix, cent romans sont possibles : chaque phrase en commence un. Tant que le roman peut commencer par n’importe laquelle de ces phrases, aucun travail ne peut être entrepris. Une première phrase va, à un moment, s’imposer, se déclarer comme telle de façon inéluctable. Il y en aura alors une deuxième, une troisième. Ce sera le tour de la première scène, et le travail battra à plein. Ce va-et-vient entre l’indécision et le choix de l’ordre des phrases, des scènes, des chapitres se répète durant des semaines, des mois, à chaque page jusqu’à ce que le roman acquière une telle autonomie et une telle autorité qu’il en dira plus long que je ne saurai jamais le formuler.
Je retrouve ces indications sur un carnet :
I. 52 pages au 10.12.93 II. 46 pages au 24.12.93 VI. 270 pages au 10.04.94 VIII. 386 pages au 13.05.94 (En juin 1994 je remets à une éditrice qui témoigne de l’intérêt pour un roman précédent le projet de celui-ci ainsi qu’une trentaine de pages « non définitives », je le lui précise. Quinze jours plus tard, elle me les renvoie - non merci. Je ne refais jamais ça : faire lire à un éditeur une version de travail. Un ami comédien me dit : « C’est comme si nous invitions un critique à une répétition ! ») IX. 411 pages au 26.06.94
I. 52 pages au 10.12.93 II. 46 pages au 24.12.93 VI. 270 pages au 10.04.94 VIII. 386 pages au 13.05.94 (En juin 1994 je remets à une éditrice qui témoigne de l’intérêt pour un roman précédent le projet de celui-ci ainsi qu’une trentaine de pages « non définitives », je le lui précise. Quinze jours plus tard, elle me les renvoie - non merci. Je ne refais jamais ça : faire lire à un éditeur une version de travail. Un ami comédien me dit : « C’est comme si nous invitions un critique à une répétition ! ») IX. 411 pages au 26.06.94
Le nombre de pages qui suivent I et II concerne chaque chapitre, je suppose qu’ensuite c’est le nombre total de pages qui est indiqué. J’ignore pour quelle raison n’y figurent pas les chapitres III à V et VII. Cette version initiale, reprise à partir du 6 novembre 1994, aboutit à une deuxième version le 2 juin 1995. Je n’ai noté nulle part le nombre total de pages.
Une narration a frayé son chemin parmi toutes les narrations possibles, une certaine intuition de la conduite du récit a été mise en œuvre, celle qui permet de ne pas hésiter, éliminer ou conserver, épaissir ou éclaircir (scènes, personnages, lieux, dialogues) - délimiter un cadre, une surface à l’intérieur de quoi disposer les uns par rapport aux autres les éléments choisis, et dans ce cadre affirmer une forme générale. C’est souvent durant le travail sur la deuxième version que je comprends comment le roman finira (par un dialogue, une description...). Je ne le comprends parfois que dans la version définitive. Le prétexte de départ, balayé par le travail, est depuis longtemps tombé dans les oubliettes.
Je vais travailler à la troisième version du 18 juillet au 18 septembre 1995 mais avant : un bon bol d’art !
Une narration a frayé son chemin parmi toutes les narrations possibles, une certaine intuition de la conduite du récit a été mise en œuvre, celle qui permet de ne pas hésiter, éliminer ou conserver, épaissir ou éclaircir (scènes, personnages, lieux, dialogues) - délimiter un cadre, une surface à l’intérieur de quoi disposer les uns par rapport aux autres les éléments choisis, et dans ce cadre affirmer une forme générale. C’est souvent durant le travail sur la deuxième version que je comprends comment le roman finira (par un dialogue, une description...). Je ne le comprends parfois que dans la version définitive. Le prétexte de départ, balayé par le travail, est depuis longtemps tombé dans les oubliettes.
Je vais travailler à la troisième version du 18 juillet au 18 septembre 1995 mais avant : un bon bol d’art !
Du 9 au 16 juillet je suis serveuse durant La Servante d’Olivier Py lors de sa création au festival d’Avignon. Cette pièce d’une durée de vingt-quatre heures est jouée sept fois : la première représentation commence un samedi à 20 heures, la dernière s’achève sept jours plus tard à 20 heures. Durant sept nuits et sept jours nous nous relayons, amis d’Olivier, pour tenir la buvette, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, installée sous le gymnase Saint-Joseph afin de servir boissons et repas aux spectateurs durant les entractes, aux comédiens et aux techniciens durant leurs pauses. Chaque nuit après le monologue de la Serinette, entre deux et trois heures du matin Olivier revêt la perruque blonde, le bustier, les bas à résille et les hauts talons de Miss Knife et chante. Chaque nuit je vois s’incarner la figure qui insiste en moi depuis des années et qui connaîtra son image définitive dans le Miss Life du prochain roman, Les Couteaux offerts : une femme d’autant plus belle qu’elle est un homme. Plus tard Marthe surgit de l’obscurité sur son vélo, prête à entrer en scène. Ce sont les heures où l’on croise les errants de l’insomnie, les désœuvrés de l’alcool, les anonymes du plaisir ou du désespoir. Au petit matin un jeune homme dépose sur chaque table la photocopie de ses réflexions sur le théâtre.
Le 17 juillet je rentre à Paris. Le 18 je me mets au travail.
Entre le 18 juillet et le 18 septembre ma perception du temps se renverse. Jusqu’alors le temps consacré à écrire prenait place à heures fixes dans mon existence quotidienne. Cet ordonnancement plie bagage. Écrire ne s’inscrit plus sur le cadran de la montre commune, c’est ce temps-là qui se case désormais tant bien que mal dans les heures du jour et de la nuit durant lesquelles je travaille. Il se crée un lieu, un volume à partir de quoi écrire. Le temps, qui a perdu sa linéarité, s’élève soudain de chaque phrase, de chaque page comme une source de vie et jaillit en quantité infinie de l’acte d’écrire : les mots créent du temps.
Entre le 18 juillet et le 18 septembre ma perception du temps se renverse. Jusqu’alors le temps consacré à écrire prenait place à heures fixes dans mon existence quotidienne. Cet ordonnancement plie bagage. Écrire ne s’inscrit plus sur le cadran de la montre commune, c’est ce temps-là qui se case désormais tant bien que mal dans les heures du jour et de la nuit durant lesquelles je travaille. Il se crée un lieu, un volume à partir de quoi écrire. Le temps, qui a perdu sa linéarité, s’élève soudain de chaque phrase, de chaque page comme une source de vie et jaillit en quantité infinie de l’acte d’écrire : les mots créent du temps.
L’expérience ne prend pas fin le 18 septembre. Chaque fois que j’écris je me replace, me réinstalle à volonté dans cette nouvelle perception du temps.
Entre le 18 juillet et le 18 septembre une date n’est pas anodine : c’est le 31 août que je trouve le titre définitif du roman, L’Alouette lulu, d’une des pièces pour piano du Catalogue des oiseaux d’Olivier Messiaen. Pas anodine puisque, en choisissant ce titre je commence à me détacher de l’argument, du prétexte, dans ce roman en particulier, dans tout projet littéraire en général. Je ne le sais pas encore. Il s’en faudra de quelques années pour que je comprenne que ce renoncement à l’intention est en relation étroite avec l’expérience du temps que j’ai vécue.
Le 18 septembre je considère le manuscrit de 442 pages comme un premier état acceptable de la version définitive.
Entre le 18 juillet et le 18 septembre une date n’est pas anodine : c’est le 31 août que je trouve le titre définitif du roman, L’Alouette lulu, d’une des pièces pour piano du Catalogue des oiseaux d’Olivier Messiaen. Pas anodine puisque, en choisissant ce titre je commence à me détacher de l’argument, du prétexte, dans ce roman en particulier, dans tout projet littéraire en général. Je ne le sais pas encore. Il s’en faudra de quelques années pour que je comprenne que ce renoncement à l’intention est en relation étroite avec l’expérience du temps que j’ai vécue.
Le 18 septembre je considère le manuscrit de 442 pages comme un premier état acceptable de la version définitive.
Je le retravaille phrase à phrase pendant un an.
Je relis L’Alouette lulu d’une traite entre le 25 décembre 1996 et le 1er janvier 1997. Constitué pour les deux tiers de dialogues, le roman se compose de sept chapitres, d’un roman dans le roman intitulé La supposition impossible, d’un journal et d’un carnet. La narration principale s’étend sur un week-end (d’un message téléphonique à une mort accidentelle), ce sont les chapitres I, III, V et VII. Les chapitres II, IV et VI évoquent les précédentes ruptures entre une prénommée Romane et un certain Max Lamy V. (chez qui se déroulent les chapitres impairs). La supposition impossible se compose de 17 séquences rassemblées en deux ensembles. C’est la balade orale non ponctuée et sans majuscules de quatre jeunes gens : sammy, norra, punkie brouster et joha. Le journal met en scène les échos et les dissonances qui s’établissent entre ce qu’un écrivain écrit à un moment x et ce qu’il vit à ce moment-là. Le carnet est une anthologie qui reprend, tel un fil conducteur entrecoupé de citations, quelques-unes des phrases qui ont ponctué le déroulement du roman.
Je relis et retravaille le manuscrit en février-mars 1999, signe un contrat avec une maison d’édition le 21 juillet. Je corrige les 367 pages d’épreuves en mai 2000. Le roman paraît en librairie le 28 août. Le 30 août mon éditeur quitte la maison d’édition.
Je relis L’Alouette lulu d’une traite entre le 25 décembre 1996 et le 1er janvier 1997. Constitué pour les deux tiers de dialogues, le roman se compose de sept chapitres, d’un roman dans le roman intitulé La supposition impossible, d’un journal et d’un carnet. La narration principale s’étend sur un week-end (d’un message téléphonique à une mort accidentelle), ce sont les chapitres I, III, V et VII. Les chapitres II, IV et VI évoquent les précédentes ruptures entre une prénommée Romane et un certain Max Lamy V. (chez qui se déroulent les chapitres impairs). La supposition impossible se compose de 17 séquences rassemblées en deux ensembles. C’est la balade orale non ponctuée et sans majuscules de quatre jeunes gens : sammy, norra, punkie brouster et joha. Le journal met en scène les échos et les dissonances qui s’établissent entre ce qu’un écrivain écrit à un moment x et ce qu’il vit à ce moment-là. Le carnet est une anthologie qui reprend, tel un fil conducteur entrecoupé de citations, quelques-unes des phrases qui ont ponctué le déroulement du roman.
Je relis et retravaille le manuscrit en février-mars 1999, signe un contrat avec une maison d’édition le 21 juillet. Je corrige les 367 pages d’épreuves en mai 2000. Le roman paraît en librairie le 28 août. Le 30 août mon éditeur quitte la maison d’édition.
II.
Entre-temps j’ai commencé de prendre des notes pour un nouveau roman que j’intitule tour à tour Les Nouvelles Aventures de Nasreddine et Les Sublimes Idioties d’Albertina Corvo. J’ai oublié quelle était mon intention de départ. Je me souviens seulement qu’il y était question d’une fée et d’une naine, qui seront présentes dans la version définitive.
Entre-temps le ciel m’est tombé plusieurs fois sur la tête, en bonne ou en mauvaise part.
28 mai 1996. Ce jour-là l’idée s’impose que je n’en ai pas fini avec Romane et que L’Alouette lulu est le premier tome d’une trilogie « romanesque ». Le projet se construit dans ses grandes lignes en quelques heures. Ma pensée va plus vite que ma main et je note rapidement les bribes que j’en attrape. Je sors marcher. Les façades d’immeubles des rues étroites m’apparaissent vertigineuses. J’ai l’impression d’avancer, telle l’héroïne d’un western, entre les parois abruptes du Grand Canyon. Le lendemain matin l’idée a toujours sa raison d’être, la trilogie porte son titre définitif : DONT ACTES, les deux romans suivants s’intituleront Les Couteaux offerts et Le Risque de l’histoire. Le projet semble celui-ci : la traversée et la description par Romane des territoires, publics et privés, traditionnellement dévolus au masculin. Par soustraction peut-être celle-ci (Romane) parviendra-t-elle à cerner sa propre place dans le monde, à délimiter la surface qu’elle peut y occuper (au moins égale, je l’espère pour elle, à la superficie de la semelle de ses chaussures). Après la rencontre avec les amants dans L’Alouette lulu, ce sera la rencontre avec les pères dans Les Couteaux offerts puis avec les fils dans Le Risque de l’histoire. Romane et Albertina Corvo fusionnent en Romane Albertina Corvo.
1er septembre 1996. Ce matin-là on sonne à la porte de l’appartement que j’occupe entre la porte de Clichy et la porte de Saint-Ouen. J’ouvre. Un commissaire et un huissier me notifient que je suis expulsée. L’agence avec laquelle j’ai signé un bail n’avait pas reçu mandat pour louer et le « vrai » propriétaire a porté plainte sans que je l’apprenne (l’agence a continué de percevoir mes loyers et me remettre des quittances). Un jugement a été rendu : je dois quitter les lieux.
Entre-temps le ciel m’est tombé plusieurs fois sur la tête, en bonne ou en mauvaise part.
28 mai 1996. Ce jour-là l’idée s’impose que je n’en ai pas fini avec Romane et que L’Alouette lulu est le premier tome d’une trilogie « romanesque ». Le projet se construit dans ses grandes lignes en quelques heures. Ma pensée va plus vite que ma main et je note rapidement les bribes que j’en attrape. Je sors marcher. Les façades d’immeubles des rues étroites m’apparaissent vertigineuses. J’ai l’impression d’avancer, telle l’héroïne d’un western, entre les parois abruptes du Grand Canyon. Le lendemain matin l’idée a toujours sa raison d’être, la trilogie porte son titre définitif : DONT ACTES, les deux romans suivants s’intituleront Les Couteaux offerts et Le Risque de l’histoire. Le projet semble celui-ci : la traversée et la description par Romane des territoires, publics et privés, traditionnellement dévolus au masculin. Par soustraction peut-être celle-ci (Romane) parviendra-t-elle à cerner sa propre place dans le monde, à délimiter la surface qu’elle peut y occuper (au moins égale, je l’espère pour elle, à la superficie de la semelle de ses chaussures). Après la rencontre avec les amants dans L’Alouette lulu, ce sera la rencontre avec les pères dans Les Couteaux offerts puis avec les fils dans Le Risque de l’histoire. Romane et Albertina Corvo fusionnent en Romane Albertina Corvo.
1er septembre 1996. Ce matin-là on sonne à la porte de l’appartement que j’occupe entre la porte de Clichy et la porte de Saint-Ouen. J’ouvre. Un commissaire et un huissier me notifient que je suis expulsée. L’agence avec laquelle j’ai signé un bail n’avait pas reçu mandat pour louer et le « vrai » propriétaire a porté plainte sans que je l’apprenne (l’agence a continué de percevoir mes loyers et me remettre des quittances). Un jugement a été rendu : je dois quitter les lieux.
18 septembre 1999. Mort de mon père.
Je n’entre pas une deuxième fois dans le détail du déroulement de ce travail romanesque. Notes et versions des Couteaux offerts se succèdent entre le 28 mai 1996 et juin 2003, photographies et articles de presse recouvrent les murs, la disposition des chapitres valse plusieurs fois ainsi que leurs titres. Dans la version définitive ce sera :
Je n’entre pas une deuxième fois dans le détail du déroulement de ce travail romanesque. Notes et versions des Couteaux offerts se succèdent entre le 28 mai 1996 et juin 2003, photographies et articles de presse recouvrent les murs, la disposition des chapitres valse plusieurs fois ainsi que leurs titres. Dans la version définitive ce sera :
I. Ta mort est l’assassin de mon cœur II. Les encoches du temps III. Comme une chute dans la nuit de l’autre IV. La sublime absence de Romane Albertina V. Les dispositifs sentimentaux VI. Berthe au nom de fille.
La narration est chronologique. Chaque chapitre est pris en charge par la voix d’un personnage différent sauf les chapitres II et V qui le sont par la même Romane Albertina Corvo - fillette dans le chapitre II, naine dans le chapitre V. Dans le chapitre I c’est la voix de Jeanne, jumelle de la mère de Romane qui vient de mourir. Le chapitre III est composé d’une série de lettres adressées de France par Nasreddine à son frère Krimo en Algérie. Le chapitre IV c’est la voix de Zenemy, ami d’enfance de Romane. Dans le dernier chapitre c’est la voix de Berthe, père du fils de Romane, à qui elle a confié leur enfant. Le roman est historiquement daté : les émeutes d’Alger en octobre 1988 sont un élément narratif actif du chapitre IV. Le point de fuite en est la fée Miss Life, version nocturne et travestie de Doc Jek le père de Romane, par l’amour de qui tout arrive sans qu’aucun chapitre lui donne la parole. Mais il est le pivot, l’axe invisible contre quoi toutes les vies viennent buter - et rebondissent ensuite, pour leur propre compte et selon leur propre mouvement.
La narration est chronologique. Chaque chapitre est pris en charge par la voix d’un personnage différent sauf les chapitres II et V qui le sont par la même Romane Albertina Corvo - fillette dans le chapitre II, naine dans le chapitre V. Dans le chapitre I c’est la voix de Jeanne, jumelle de la mère de Romane qui vient de mourir. Le chapitre III est composé d’une série de lettres adressées de France par Nasreddine à son frère Krimo en Algérie. Le chapitre IV c’est la voix de Zenemy, ami d’enfance de Romane. Dans le dernier chapitre c’est la voix de Berthe, père du fils de Romane, à qui elle a confié leur enfant. Le roman est historiquement daté : les émeutes d’Alger en octobre 1988 sont un élément narratif actif du chapitre IV. Le point de fuite en est la fée Miss Life, version nocturne et travestie de Doc Jek le père de Romane, par l’amour de qui tout arrive sans qu’aucun chapitre lui donne la parole. Mais il est le pivot, l’axe invisible contre quoi toutes les vies viennent buter - et rebondissent ensuite, pour leur propre compte et selon leur propre mouvement.
J’arrive alors à l’orée de la « forêt des romanesques contraintes ». J’en prends acte durant la rédaction définitive des Matins bleus, récit construit en quatre parties autour de la mort de ma mère, écrit parallèlement de janvier 1992 à novembre 2000. Je l’énonce ainsi :
Finalement elle ne racontera pas, comme elle en avait l’intention en entamant ce récit, l’heure qui suit, une simple heure, peut-être moins, puisque à dix heures ils [la narratrice et son fils] se tenaient à nouveau sur le parking près de la voiture : c’était fini, un verdict avait été rendu, ne leur restait plus qu’à revenir à Paris, un récit réaliste a-t-il encore une sens, une description précise des déplacements dans la salle d’audience, des gestes d’insistance ou d’agacement, des paroles du greffier, du juge, du fils, du procureur, les inflexions, les intonations de chaque voix, a-t-elle encore une utilité, le devoir rendre compte, quand elle écrit, de chaque minute a pris fin, avec quoi (quel texte précédent) elle le sait et il a pris fin : écrire ce qui s’est exactement déroulé ne l’intéresse plus, ne prouve plus rien, ne sauve plus rien, elle n’y a plus aucun intérêt, aucune part, sa fatigue est tellement infinie qu’il serait préférable pour elle de renoncer à écrire que de poursuivre sur cette voie-là.
Finalement elle ne racontera pas, comme elle en avait l’intention en entamant ce récit, l’heure qui suit, une simple heure, peut-être moins, puisque à dix heures ils [la narratrice et son fils] se tenaient à nouveau sur le parking près de la voiture : c’était fini, un verdict avait été rendu, ne leur restait plus qu’à revenir à Paris, un récit réaliste a-t-il encore une sens, une description précise des déplacements dans la salle d’audience, des gestes d’insistance ou d’agacement, des paroles du greffier, du juge, du fils, du procureur, les inflexions, les intonations de chaque voix, a-t-elle encore une utilité, le devoir rendre compte, quand elle écrit, de chaque minute a pris fin, avec quoi (quel texte précédent) elle le sait et il a pris fin : écrire ce qui s’est exactement déroulé ne l’intéresse plus, ne prouve plus rien, ne sauve plus rien, elle n’y a plus aucun intérêt, aucune part, sa fatigue est tellement infinie qu’il serait préférable pour elle de renoncer à écrire que de poursuivre sur cette voie-là.
Le texte précédent en question c’est « Les dispositifs sentimentaux », le chapitre V des Couteaux offerts, écrit entre le 26 décembre 1999 et le 13 mars 2000. L’écrire me bouleverse au point que j’en confie la version brute à quelques amis. Moi je n’y touche plus. Je le cache, je l’enfouis sous d’autres manuscrits, je ne supporte pas de poser les yeux dessus. (Je le reprends après que j’ai achevé Les Matins bleus.)
La première de mes « romanesques contraintes » exige que j’écrive au présent de l’indicatif. (Écrire aux temps du passé serait une défaite.) Je m’y plie. (Mieux vaut contenter mon surmoi littéraire tant que je ne suis pas de taille à l’abattre, à le piétiner - plus tard pourquoi ne pas me réconcilier avec, ce n’est pas un si mauvais bougre.)
Mais mon véritable tourment, celui des nuits blanches, des angoisses, des larmes et des appels au secours c’est la construction d’un temps romanesque. Écrire se fait dans le temps. D’accord. Je le sais. J’aime la pratique du temps. Il est mon complice et mon allié. Mais comment construire le temps d’une narration ?
Mais mon véritable tourment, celui des nuits blanches, des angoisses, des larmes et des appels au secours c’est la construction d’un temps romanesque. Écrire se fait dans le temps. D’accord. Je le sais. J’aime la pratique du temps. Il est mon complice et mon allié. Mais comment construire le temps d’une narration ?
Il s’agit maintenant que se réitère dans le travail romanesque l’expérience traversée dans les circonstances de ce travail. Autrefois on écrivait : « Un an s’écoula » ou « Trois jours plus tard » ou le charmant « Pendant ce temps-là ». Je suis incapable d’employer ces formules convenues. Ce serait pour moi obscène, littérairement parlant. Depuis que j’écris et jusqu’au chapitre V des Couteaux offerts je m’en suis donc (prudemment) tenue à ça : dans une séquence, une scène, coïncidence (ou à peu près) entre une description minutieuse, parfois jusqu’à l’obsession, des actions narrées et leur durée d’accomplissement réelle. Puis une ligne de blanc. Et nouvelle séquence. Je traduis : le blanc entre deux séquences c’est du temps qui s’écoule. Je traduis encore : ce temps est vide, sans mots. Privé de mots il n’articule rien, ne conduit à rien, ne produit rien - que du silence. Pendant ce silence le texte romanesque se tait. Il s’appuie sur du temps réel (supposé s’écouler toujours).
Dans L’Alouette lulu, en incluant des éléments qui n’appartiennent pas à la narration principale - récit parallèle, roman dans le roman, journal et carnet - un temps non réaliste a commencé de se construire. Mais j’ai encore eu besoin de donner des « preuves » de la durée réelle (un week-end), de l’indiquer, d’y « couler » l’action narrative.
Dans L’Alouette lulu, en incluant des éléments qui n’appartiennent pas à la narration principale - récit parallèle, roman dans le roman, journal et carnet - un temps non réaliste a commencé de se construire. Mais j’ai encore eu besoin de donner des « preuves » de la durée réelle (un week-end), de l’indiquer, d’y « couler » l’action narrative.
Dans une perspective romanesque conventionnelle, construire une narration consiste en partie à établir sa chronologie, avec ou sans le dessein que ce qui se passe « avant » explique, est la cause d’« après ». Que les choses commencent au point A et se dirigent, fatalement ou par hasard, vers un point B selon un mouvement continu m’impatiente. Quoique je conserve beaucoup de sympathie pour ces considérations elles ne me satisfont plus.
Mon effort le plus délibéré a consisté à lutter contre cet entraînement, cet enchaînement chronologique en bataillant non contre la succession des faits mais contre la causalité et ses effets - entre causes et conséquences l’acte étouffe comme le présent entre le passé et le futur.
J’ai relaté l’expérience temporelle de L’Alouette lulu. Durant le travail des « Dispositifs sentimentaux », chapitre V des Couteaux offerts, le temps subit un nouveau renversement, une nouvelle torsion : je n’ai plus besoin de « retourner » dans cette poche, ce réservoir de temps. La source à partir de quoi j’écris éclate, déborde, envahit le temps ancien qu’elle désentrave et disperse en une multitude de lignes brisées.
Du coup c’est la durée romanesque, libérée de son rôle de miroir référent, rendue insoucieuse de toute adéquation avec un temps réaliste, qui se love dans l’ordre du langage.
J’ai relaté l’expérience temporelle de L’Alouette lulu. Durant le travail des « Dispositifs sentimentaux », chapitre V des Couteaux offerts, le temps subit un nouveau renversement, une nouvelle torsion : je n’ai plus besoin de « retourner » dans cette poche, ce réservoir de temps. La source à partir de quoi j’écris éclate, déborde, envahit le temps ancien qu’elle désentrave et disperse en une multitude de lignes brisées.
Du coup c’est la durée romanesque, libérée de son rôle de miroir référent, rendue insoucieuse de toute adéquation avec un temps réaliste, qui se love dans l’ordre du langage.
III.
Paul Cézanne raconte à Joachim Gasquet : « Rappelez-vous Courbet et son histoire de fagots. Il posait son ton, sans savoir que c’était des fagots. Il demanda ce qu’il représentait, là. On alla voir. Et c’était des fagots. » Des fagots ou pas des fagots, c’est de peu d’importance. L’important est que Courbet a eu besoin, là, dans l’espace de sa toile, d’une touche de brun et qu’il l’a posée.
Auparavant, une fois que j’avais posé une touche de brun (ou de ponctuation, ou de dialogue) moi aussi j’allais voir si c’était des fagots.
Et c’était des fagots.
Maintenant je ne vais plus voir.
Auparavant, une fois que j’avais posé une touche de brun (ou de ponctuation, ou de dialogue) moi aussi j’allais voir si c’était des fagots.
Et c’était des fagots.
Maintenant je ne vais plus voir.
Dominique Dussidour
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