mardi 16 décembre 2008

Un texte de Tatiana de Perlinghi

Adélaïde. Adèle. Ada
Depuis toujours on m'a raccourcie. Déjà que je suis pas grande.
Je compte reprendre mon patronyme entier le jour où, tassée des vertèbres, je descendrai en dessous du mètre soixante.
Adélaïde, c'est un beau nom de petite vieille, non?
Je ris mais j'ai le sentiment qu'en ce moment mon moi entier rétrécit.
A l'envers d'une tache d'huile, je me recroqueville, je limite ma zone d'influence, je ne me répand plus que sur facebook depuis que j'ai souscrit à cette élusive page de vie. Auparavant j'étais au monde. A présent je suis enfermée dans mon monde et il est tout petit. Paradoxalement, je sens qu'il faut que je me remette à écrire dans la solitude pour réintégrer mon existence. Ecrire pour cesser de chatter. de déblatérer. d'aligner les mots sur la toile afin de mieux les perdre.
Replonger en moi avant d'épouser le cosmos.
Et comme je l'ai dit en boutade à Jude samedi: ne pas combattre les radicaux libres mais en devenir un!
Bon. Revenons à Adélaïde.
C'est un nom germanique qui évoque la noblesse de sang. Petite, je m'étais consolée de cette origine "boche" (on disait encore "les boches" ou les "shleus" dans les cours de récré, de même qu'on disait "juif" pour radin, "flamand" pour débile, "handic" pour pas beau, et "bougnoul" pour... toute vague menace étrangère et sale!). Je m'étais consolée, disais-je, en ne retenant que la partie princesse de mon nom. Je fus mortifiée d'apprendre vers mes dix ans, l'âge prétentieux des filles, que mon père m'avait prénommée ainsi en hommage à la beauté opulente et fort peu princière de l'épicière du village de Malejac dans le "Malevil" de Robert Merle...
Cela eut-il une incidence sur ma vie? En tout cas, à l'adolescence, j'avais viré à gauche toute et cherchais à tout prix à mettre de la distance entre Ada et ses origines par trop aristocratiques. Un prince russe par ici, un dignitaire chinois par là. Entre les deux, un bout de vieille Angleterre. Je cherchais désespérement le terreau prolétaire honteux caché sous les épais tapis d'Orient...
Sous mon patronyme grec devait se trouver le salut. Un pêcheur ionien, voilà qui ferait bonne mesure dans ce melting pot trop argenté!
Céphalonie: une île à peu près inconnue. Ni Corfou -la-St-Trop, ni Santorin-le-musée, pas même Amorgos-le grand bleu (petit pincement au coeur de midinette).
Je glanai quelques infos.
On la surnomme l'île des fous, ou encore l'asile psychiatrique de la Grêce, sympathique réputation soigneusement entretenue semble-t-il par ses habitants.
C'est l'une des îles grecques les moins fréquentées par les touristes, malgré la proximité del'Ithaque d'Ulysse. Bien bien.
Elle fut entièrement détruite en 1953 par un tremblement de terre, ce qui explique qu'il n'y ait plus rien à voir. Hé hé!...Si ce n'est, malheur, depuis le tournage de "la Mandoline du capitaine Corelli" -cette niaiserie américaine tirée du beau livre de Louis de Bernières- le lieu où les jolies jambes de Penelope Cruz et les yeux larmoyants de Nicolas Cage se rencontrèrent!
Merde! Je suis pas encore allée sur Mon île que tout le monde y est déjà!! Pour admirer le décor d'un navet!!!
Enfin, sachez que Céphalonie fut durant trois siècles vénitienne, avant que Napoléon puis les anglais ne s'en mêlent. Ce qui explique que mon patronyme grec sonne italien... Gentilini. Ca ne fait absolument pas pêcheur grec! Les seuls Gentilini qui demeurent encore en l'île sont les propriétaires d'un vignoble célèbre de tout temps et dans le monde entier. Misère!
J'appris encore que Lord Byron y avait écrit son Dom Juan, et que toute l'oeuvre d'Albert Cohen y trouvait son origine.
Ma quête politique tournait au fantasme romantique. Entre Dom Juan et le beau Solal de "Belle du Seigneur", mon coeur de majorette pataugeait en pleine mélasse, et le pire, c'est que j'avais de plus en plus envie d'y aller, sur mon île!
Je rouvris "les Valeureux" d'Albert Cohen:
A six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteurs marines. En hommage à la beauté de son île natale, il souleva son couvre-chef devant le paysage apparu dans le rectangle du soupirail, salua gravement la mer lisse et scintillante où trois dauphins folâtraient, les grands oliviers argentés et, tout au loin, les cyprès qui montaient la garde devant la citadelle des anciens podestats.
-Le plus noble et le plus malheureux de tes fils te dit adieu, ô Céphalonie!
Je n'allai pas plus loin. Le reste me semblait illisible une fois de plus. Faussement énorme et faussement drôle. Trop pour être tragique. Désincarné.
...mais ces quelques phrases seules me donnaient l'envie d'aller y respirer à pleine bouche, à Céphalonie, et à y chercher quoi déjà? Les dauphins et le chèvrefeuille?Un bout de mes ancêtres? Un bout de ce qui m'a faite, petit bout de moi, petit bout d'Ada? Ce qui me précède plutôt que le douleur de ce qui m'a forgée, parfois?
J’ai tellement brodé sur mon enfance que je ne sais plus de quel tissu de vérités je suis faite...

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