mardi 16 décembre 2008

Un autre de Tatiana

Elle avait erré sur et autour de la Grand Place, martelant le pavé comme au temps des sabots mauves, du patchouli et des bijoux à cinq balles des Galleries Agora. Entre touristes serbes et chinois, elle observait, détachée, le paysage, et se sentait flotter dans le décor tel un flocon dans une boule à neige.
Tout cela semblait si peu réel! A commencer par cette cérémonie étrange, six mille personnes serrées à Sainte Gudule autour du corps absent de Semira, et ce brassard qu’elle avait oublié d’ôter et qui lui grattait le bras d’un reproche distrait. Elle essaya de revivre la scène comme un moment et non comme une image. Le film se déployait, lourd et dense sous un soleil incongru, mais elle ne s’y incarnait pas.
Errant sur la Grand Place elle voyait défiler le générique de sa vie spectatrice. Fantômette et Eddy Merkcx, puis Woodstock et Harold et Maud au ciné-club de la maison des jeunes, les premiers trips “chocolatés”, les bagarres au lycée entre xolottos crépus et membres du front de la jeunesse tondus. Les CCC et les radios libres. Les droits des homosexuels et l’avortement. Les manifs pour rire aux côtés de métallos pas rigolos et l’incendie du journal Pour. Un cadre. Une ambiance. Une musique. Bob Dylan encore, mais les Sex Pistols hurlant à l’anarchie in the UK sur un fond de Bob Marley. Parfum de nostalgie à l’adolescence déjà. L’impression saumâtre d’être née trop tard. A quinze ans, regretter le bon vieux temps comme une vieille. Puis fumer des joints et s’en foutre. Aimer les garçons. Vouloir qu’ils l’aiment. Exister dans leur regard. Croire qu’ils l’aiment parce qu’ils la baisent. Baiser encore au cas où. Se nourrir de compliments mal placés. Oublier de penser au sida. Montrer sa beauté et démontrer son intelligence. Oublier de penser juste. Juste de penser. Oublier d’être au monde plutôt que de s’envoyer dans le décor. Souffler. Sous fleur, tige cassée et racines mal prises feuilletonnent au vent.
Et colchiques dans les prés, yeah yeah yeah.

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