dimanche 18 janvier 2009

Nicolas, le plombier




Nicolas se dresse, la barbe grise et l’œil noir.
-- Alors, tu veux quoi au juste ?
D’un geste brusque, Gustavo sort un revolver, pointe la poitrine. Deux détonations claquent. Nicolas sursaute, se crispe et lentement s’affaisse, oeil incrédule, bouche tordue.
Cinq secondes…
Nicolas gît maintenant, étendu de tout son long. Gustavo s’approche, inspecte le corps, ricane.
-- L’affaire est close ! Conclut-il.


*

A

Dans la loge étroite, Hélène est assise devant la coiffeuse. Son regard s’attarde aux défauts du miroir dus à l’âge, fleurs d’étain qui brouillent les reflets, à son encadrement vieillot patinés par le temps, aux nombreuses photos, colées aux murs, d’acteurs et d’actrices passés là avant elle qui la regardent, imprégnant toute la pièce de leur présence. Elle les imagine saisis par le trac, tout entiers immergés dans leur personnage, impatients d’entrer en scène pour y affronter, dans la pleine lumière, le public tapi dans l'ombre. Ce moment d’intense tension ne viendra pour elle que dans quelques jours. Elle en frémit d’appréhension et de joie mêlée.
La sobre clarté du lieu met en valeur son visage aux traits purs, son teint laiteux, sa jeunesse au charme certain, ses quelques tâches de rousseur que ne masque pas un discret maquillage. Lentement, elle dénoue ses longs cheveux, avec lesquels elle joue. Son geste parfois se fige et son regard se perd dans de lointains intérieurs.
D’un mouvement de la tête, Hélène dégage une oreille où pend un bijou, brillant de tout son or, imitation d’un antique. Cadeau de Jérôme. Raison pour la quelle, elle le chérit entre tous. Elle l’ôte, le tient devant elle entre le pouce et l’index, le tourne et le retourne, l’admire sous toutes ses faces. Suspendu à une courte chaîne, sa forme évoque celle d’un gland, bien ouvragé, orné de petits reliefs et de deux rubis. Elle le prend dans sa paume, dans la douceur de sa main, comme pour le réchauffer et sourit.
Il n’a pas de sûreté, simplement une longue tige qu’elle enfonce précautionneusement dans le trou de l’oreille. Il est supposé tenir en place par la seule gravité. Un geste malencontreux pourrait l’en déloger.
Hélène rejette la tête en arrière, se passe un châle sur les épaules, rassemble ses affaires. Voilà ! Elle est prête. Elle sort, descend le vieil escalier de bois, réveillant au passage la voix rauque de chaque marche. La dernière cependant rend une fausse note, un son glacé. C’est une marche de pierre dure et anguleuse. Elle pousse la porte grinçante qui donne sur la cour. Un vent frais d’automne la frappe au visage. Elle frissonne. Une dizaine de fenêtres, de leur oeil rectangulaire et morne, la regardent se diriger vers la sortie, large couloir sombre, ouvert sur la rue lumineuse. Là, une ombre s’avance. C’est Jérôme ! Hélène se précipite vers lui, se coule dans ses bras, et Jérôme, de ses mains puissantes, sert contre lui ce corps frémissant.

A quelques pas du théâtre, le bar des artistes s’emplit des rires joyeux et des propos bruyants de toute la troupe qui, après la répétition d’un long après-midi, s’octroie une détente bienvenue autour d’un petit blanc ou d’une chope de blonde écumante. Le plus volubile, comme toujours, c’est François, le grand mince là-bas, debout entre les tables et le comptoir, agitant les bras tel un vivant sémaphore. Il aime éblouir son petit monde, être le centre de l’attention. Hélène le perçoit tel un coq fanfaron, faisant voir à tous son plumage multicolore.
-- Il ne lui manque qu’une crête bien rouge ! Glisse-t-elle à l’oreille de Jérôme.
Nouvelle tournée générale.
-- Un p’tit blanc, comme d’hab, commande Hélène.
Pour Gérôme se sera une bière. On trinque. On parle de tout et de rien. Les groupes de conversations se font et se défont. Gérôme discute avec passion du dernier film. Hélène se perd dans une rêverie.
Elle se voit petite fille face au coq François qui se pavane dans la cour du théâtre, empanaché comme un marquis. Elle taquine le fier animal avec un bâton. Lui, plein de majesté, mais prudent, saute, hors de portée, au sommet d’une échelle, d’où, s’étant rengorgé, il lance un retentissant cocorico La petite fille s’amuse de cette fanfaronnade, cependant elle aime ce chant qui fait vibrer l’air en ondes puissantes. Elle s’ingénie même à l’imiter…
Mais voilà que survient, crinière au vent, un cheval solide et puissant, race brabançonne. Lui n’a pas besoin de se monter le cou, de crier sa force. Tout, son poitrail large, ses membres noueux, son port serein, tout en lui respire la force. Il est la force même ! La petite fille ne connaît pas la peur, elle voudrait taquiner son front… le prendre tout entier dans ses bras…
Soudain un éclat de voix ! Hélène revient à la réalité et glisse sa main dans la main de Jérôme.

Julien vient d’entrer. Petit homme jovial, moustache frémissante, œil pétillant derrière de discrètes lunettes, Julien est metteur en scène. La pièce qu’il veut monter, que l’on répète en ce moment, est, comment dire, étrange, baroque, énigmatique : « Nicolas, le plombier », écrite par un jeune auteur inconnu, Oscar Daingh. Un défi !
Julien aime relever les défis. Bien plus il les accumule. N’a-il pas donné à François le rôle principal, celui de Nicolas, un contre emploi manifeste.
C'est que Nicolas est un redoutable chef de gang, pilleur de banques, de fourgons blindés et autres coffres bien garnis. Les siens le surnomme : le plombier, vu que tel est son métier de base, sa couverture. Froid calculateur, il a les bons tuyaux, organise tout dans les moindres détails. Un dur bon enfant, sûr de lui, discret, inflexible quand il faut, tel est le bonhomme Nicolas.
Pas vraiment le profil de François. Mais Julien aime jouer. Il veut ajouter une coloration particulière au personnage, du clinquant, de la désinvolture, le faire voir sous un autre angle. Pour lui c’est clair : François est l’homme qui convient à cette interprétation du rôle.
Julien est accompagné d’Oscar Daingh, joufflu, jovial et chevelu. Ce dernier est venu, pour la première fois, assister aux répétitions. Satisfait, Il offre une tournée. Les verres se remplissent.
-- Mes amis vous avez fait du bon travail. Buvons à votre succès !
-- Notre succès, sera d'abord le tien, intervient Julien.
Les verres se lèvent dans un brouhaha croissant.
De nouveaux consommateurs sont entrés et parmi eux François a retrouvé un vieux copain. Il s’est isolé avec lui au fond du bar.
Il est content de lui, François. Et pour cause, le rôle principal dans une pièce de théâtre lui est enfin dévolu. Ce n’est que justice, pense-t-il. Après tout, n’est-il pas le plus doué de sa génération, le meilleur de tous, personne ne pouvant comme lui donner vie aux personnages, faire vibrer le public. L’avenir lui appartient. Les plus grands théâtres seront pour lui, le cinéma viendra le chercher. François en est persuadé.
-- Ainsi c’est toi qui joueras Nicolas !
-- Hé, oui ! Pourtant au départ Julien pensait plutôt à Jérôme. Mais Jérôme…
-- Tu n’aimes pas Jérôme ?
-- Oh, Jérôme est un bon copain ! Nous avons fait nos classes ensemble. Au conservatoire je le trouvais parfois un peu balourd. Il s’est amélioré. Pour autant, il n'est pas devenu génial, mais… je l’aime bien !
-- Tu es certes un des meilleurs, mais personnellement je lui trouve du talent.
-- Tu es vraiment bon public ! Disons si tu veux qu’il joue honorablement mais il lui manque ce quelque chose qui fait tout, cet… indéfinissable. Il lui manquera toujours l’éclat et le panache qu’il faut pour tenir le devant de la scène, pour obtenir l'adhésion inconditionnelle du spectateur
François n'aime pas qu'on lui mette Jérôme dans les pattes. Evidemment c’est un bon copain… enfin un copain… Par rapport à lui, Jérôme ne fait pas le poids. De cela il n'a jamais douté.
Et puis ce qui l'agasse chez Jérôme c'est cette carrure d'athlète, qu'il envie sans se l'avouer, préférant y voir l’allure un peu lourde d’un paysan. Tandis que lui, François, quel charme, quelle aisance ! Comment Hélène, si fine, si sensible, a-t-elle pu s’attacher à Jérôme ? Le préférer à lui ! François a du mal à comprendre. Serait-il jaloux ? Bien sûr, il aurait aimé séduire Hélène mais elle s'est détournée. Qu'à cela ne tienne, il y a d'autres Hélène au monde, et de moins farouches. D'ailleurs il en sait quelque chose. N'empêche François se résigne mal à un échec.

La soirée au bar des artistes se prolonge plus que d’habitude dans le bruit incessant des conversations. Oscar et Julien sont les premiers à prendre congé. D’autres les suivent.
Hélène, en se levant, secoue sa chevelure, rajuste son écharpe. Sans qu'elle s'en rende compte, ce geste a décroché de son logement une de ses boucles d'oreille, qui glisse sur son vêtement, roule au sol, disparaît sous le radiateur. Le cliquetis qu'elle a pu faire s'est perdu dans le bruit ambiant. Et personne n'a rien entendu, personne n'a rien vu.

RRHHAA


Mon nom ? … Jérôme ! On vous a déjà parlé de moi, j’en suis sur ! En mal, j’imagine ! Oh ! Ne me dites rien. Je devine d'où viennent les propos malveillants. Surtout ne me prenez pas pour un rancunier ou un grincheux. Je suis plutôt de nature rieuse. Mais depuis quelque temps voyez vous, là, tout au fond de moi, un ressort s'est brisé. Je vais vous expliquer.
Vous savez, les débuts sont difficiles pour les comédiens. On ne choisit pas ce que l'on aime. Il faut accepter les contrats que l'on veut bien vous proposer, les engagements pris à la hâte, parce qu’il faut vivre. Alors Hélène travaillait par ici, moi par-là, parfois bien loin dans une autre ville. Nous ne nous voyions guère que les jours de relâche. Peu importe, nous étions heureux. Et nous commencions à être connus et appréciés.
Quand Julien nous a pressentis, Hélène et moi, pour jouer ensemble dans "Nicolas, le plombier" et nous a donné le texte à lire, en nous laissant entendre qu’il nous verrait bien dans les deux premiers rôle, je peux vous le dire, ce fut comme si l’univers entier se mettait à chanter. Enfin, nous allions nous voir tous les jours, non pas seulement travailler dans la même ville, mais jouer ensemble dans le même théâtre, nous jeter dans l’action côte à côte, fouler les mêmes planches, chacun avec tout son cœur, tout son talent. Le rêve !
Ah ! Jamais l’automne ne m’avait paru aussi débordant de chaudes couleurs, l’air aussi léger ! Tout semblait neuf et lumineux. Ce fut de bien courte durée !
Quelques jours plus tard, revirement partiel de Julien. A Hélène il proposait toujours le personnage féminin central, Jade, qu'elle incarnera, j'en suis sur, d'une magistrale façon. Quant à moi, qui m’étais déjà glissé dans la peau de Nicolas, ce chef de bande au caractère ténébreux, il envisageait de me faire jouer Gustavo, rôle important certes et plein de subtilités, mais quelle déconvenue. Dans le même temps, j’appris que François serait Nicolas. Je me sentis frustré. J’eus beau essayer de persuader Julien que mon physique et mon tempérament était mieux conforme au personnage, que j’avais le profil adéquat et aussi le talent qu'il faut, rien n’y fit. Or, pour des raisons personnelles, m’investir dans Gustavo, vivre, même par procuration son personnage, me semblait inconcevable.
S'il n'y avait pas eu Hélène, je serais allé voir ailleurs. Mais il y avait Hélène. Elle avait un rôle de premier plan qui ne manquerait pas de la mettre en valeur. Je ne voulais pour rien au monde qu'elle laisse échapper cette chance. Dans le même temps, je voulais rester à ses côtés, jouer avec elle ! Nous souhaitions cela depuis notre première rencontre. Dès lors, il fallut bien me résoudre à accepter un rôle de second plan… mais pas celui de Gustavo, non! Pas celui-là !
Je n'en veux pas à Julien. Il a son idée sur la pièce, soit ! Le problème est que confier le rôle d'un dur, d'un caïd calculateur et roublard à un acteur comme François, vraiment… c'est un peu gros. Je ne suis pas seul à penser ainsi. Beaucoup me l'on dit. Le drôle n’est pas fait pour cela, ce n'est pas son registre. Lui, ce qui lui convient c'est le brillant factice, le maniérisme précieux. Je le verrais bien, tiens… en vielle marquise ! Et, j'ajouterai ceci, de toutes façons, ses prestations sont peu convaincantes.
Je n’en veux pas à Julien. François a dû intriguer, faire jouer ses multiples relations. Il a tellement de connexions dans tous les milieux, il sait se faire valoir partout. Bonimenteur vaniteux, tel est son portrait. Quelqu'un l’a écouté et a fait pression sur Julien qui de lui-même, j'en suis persuadé, n'aurait jamais fait un tel choix.
Non ! Je n’en veux pas à Julien ! On lui a forcé la main, c'est clair. On ne monte pas une pièce comme celle-ci sans subsides, sans mécènes, et l’argent dicte sa loi. François le sait mieux que personne, il a trouvé la bonne relation pour s'imposer. J'ai des indices précis là dessus. Le vrai responsable : c'est François.
J'enrage ! Il m'a volé, oui, je dis bien volé un rôle qui m'allait comme un gant, qui de toute évidence semblait taillé pour moi
J'enrage ! Lui ! Se glisser dans la peau de Nicolas! Vraiment, c’est un manteau qui lui sied mal. Trop lourd pour lui.
Le rôle de Gustavo ? un beau rôle, oui ! J’aurais pu l’accepter. J’aurais eu alors le plaisir de sortir un revolver, même factice, et de cracher symboliquement tout mon venin sur ce Nicolas, alias François, mais je ne sais à quelles extrémités cela aurait pu me pousser. Il y a tant de remous au fond de moi-même. Parfois je sens monter de terribles colères, je voudrais le couper en morceaux, ce Nicolas, ce François, le réduire en bouillie, l’écraser comme un poux... Mais je dois me faire une raison. Cette baudruche se dégonflera d'elle-même. Et moi, même dans un second rôle, je ferai éclater mon talent !
J'enrage ! François m'exaspère. Et quand je pense que c’est lui qui donnera la réplique à Hélène ! Il faut que je me retienne... Il le faut ! Allons, calme-toi, Jérôme, calme-toi !


H J J H

Dans le bel été, les blés répandent leurs ocres et leurs ors sur la plaine surchauffée. Fixe dans le ciel, l’alouette chante, légère. Déjà la moissonneuse vrombit, entre en action. Elle va, vient, remonte le champ, le redescend. Elle fauche sans pitié, dans une volée de poussières, de paillettes et de senteurs chaudes. Le mulot se terre.
Depuis un point de vue, un couple observe la moisson qui se fait et s'amuse aux jeux amoureux des colombes sur les toits de la ferme. Une brise légère fait frissonner sa robe. Sa main à lui, se glisse dans ses cheveux, caresse son dos. Elle se serre contre lui, l’enlace de ses bras blancs. Il murmure : Hélène ! Elle répond : Jérôme !
Ils s’embrassent, puis, d'un pas léger poursuivent leur chemin, pénètrent dans un bois. La chaude odeur de paille séchée fait place aux fraîches senteurs d’humus. La lumière tamisée contraste avec l’éblouissante clarté des champs. Ils s’arrêtent ici et là, admirent le papillon et la digitale, goûtent quelques mures bien noires arrachées à la ronce, évitent l'épine et le bourdon. Leurs yeux brillent et leurs cœurs brûlent.
Elle cueille une fleur sauvage. Jérôme s'absorbe dans l'observation d'une chenille. Croyant ne pas être vue, elle s'éloigne, se cache derrière un arbre. Mais son manège n'a pas échappé à Jérôme.
-- Attends que je t'attrape !
Et tandis qu’il s'élance, elle s'enfuit en courant. Elle ne court pas bien vite. Lui est volontairement lent et maladroit. Mais voici un beau lit de mousse, alors d'un seul bond il la rattrape, la saisit, la couche au sol. Ils rient aux éclats.
Jérôme s’allonge de tout son long. Elle pose sa tête sur son torse, sa chevelure répandue alentours. Ils reprennent halène.
-- Tu te rappelles notre première rencontre ? fait-elle au bout d’un temps.

Il y avait de cela à peu près deux ans. Hélène se préparait à affronter la dernière épreuve de son cursus au conservatoire. Elle devait interpréter, avec ses compagnons, une scène du Cid où elle tenait le rôle de Chimène. Quand on peut faire ça, on peut tout faire, lui avait dit son professeur. La belle affaire. Pour l'instant, elle attendait dans les coulisses étroites, l'estomac noué.
-- Mais pourquoi Chimène ? J’aurais été plus à l’aise dans une pièce moderne, même dans Becket.
-- Parce que tu es la meilleure, répondit François, venu l'encourager.
-- Tu as vu tout ce public !
-- Oublie le public, oublie le jury. Tu ne joues pas Chimène, tu es Chimène. Oublie le reste. Tout se passera bien !
Cela elle l’avait déjà entendu maintes fois. D'ailleurs elle n'écoutait plus. Elle attendait, blottie dans la demi-lumière. Et cette attente et les minutes intenses qu'elle allait vivre, sans doute s'en souviendrait-elle toute sa vie.

Jérôme caresse ses cheveux, fait glisser son doigt sur sa joue.
-- Je te vois encore. Tu es entrée sur la scène avec la démarche d'une reine. Il y avait tant de grâce dans le moindre de tes gestes. Quand tu parlais, je n’entendais pas les mots, seulement la mélodie de ta voix, qui me fascinait. J'étais venu pour encourager des copains. Je n'ai vu que toi.

Trois ans plus tôt, Jérôme était sorti de cette même maison. Il y avait appris son métier de comédien, travaillé avec passion, transpiré souvent, rit avec ses amis, fait mille pitreries laissant percer son côté facétieux. Il aimait ce lieu plein de souvenirs qui déjà lui semblaient lointains.
Parfois le hantait l'image de la petite Rosalie, femme enfant, toujours tellement gaie, insouciante, écervelée. Elle venait l'attendre à la sortie. Ils s'étaient aimés avec fièvre l'espace d'un printemps. Bien vite elle s'était ennuyée à côté de lui, trop studieux, trop souvent fourré dans ses bouquins. Alors, la passion émoussée, elle était partie.
En parcourant les couloirs, en montant les escaliers, en pénétrant dans cette salle qu’il connaissait si bien, ce souvenir était remonté à la lumière avec son vague goût de nostalgie.
Nostalgie vite effacée, il y eut l'éblouissement : l'entrée de Chimène.

Hélène se redresse, s’assied en tailleur et le regarde, un sourire dans les yeux.
-- Jusque là je n'avais joué que devant des copains. La présence d’un public composé en majorité d'inconnus me donnait un trac fou. Mais dès l'entrée en scène la peur m'a quittée ! Tout d'un coup ! Je me suis sentie une autre. Je me voyais jouer, je m'entendais parler, comme si, hors de moi-même, je m'observais de l'extérieur. Jamais avant je n'avais ressenti cela. Je me disais: c'est bien, continue ! J’avais l’impression d’être dans un rêve !

Jérôme ne voyait que Chimène. Proche et lointaine. Il fixait ses lèvres, détaillait le jeu de ses mains, l'expression de son regard. Il vibrait avec elle. Et puis cette chevelure ondoyante tombant sur ses épaules.
Qui donc était cette Chimène ?
La représentation terminée, dans la réception qui suivit, il l’aperçut bien vite au milieu des groupes qui bavardaient un verre à la main. Elle se tenait de profil, au milieu d’un cercle de personnes. François lui parlait avec de grands gestes. Tandis qu’il s'approchait, elle tourna la tète. Leur regard se croisèrent. Elle eut un imperceptible sourire. Il s'avança, lui serra la main avec chaleur.
-- Félicitation Mademoiselle, vous avez été magnifique
-- Merci, Monsieur. Vous êtes bien aimable, mais vous exagérez un peu !
-- Pas du tout. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une Chimène aussi convaincante! Vous avez ravi le public.

Jérôme se lève, fait quelques pas, se donne une contenance.
-- Pour séduire Chimène, amadouer son cœur
Quel haut fait, quel exploit faut-il que j'accomplisse ?
Hélène se lève à son tour, prend une posture de princesse et cherche ses rimes.
-- Quoi ! Don Jérôme, vous ici, paraître à cette heure,
En chemise, sans aucun pourpoint qui vous vêtisse !
Jérôme ôte sa chemise. Chimène poursuit :
-- Rêverais-je ? Sans la moindre épée à vos côtés,
En blue-jeans, devant moi, oser vous présenter !
Jérôme se noue la chemise autour du cou et la fait bouffer essayant d'imiter un jabot. Hélène y ajoute sa touche. Ils peinent à retenir leurs rires. Jérôme se rengorge et avec emphase enchaîne :
-- Aux âmes bien nées tout accoutrement sied
Et la valeur, Chimène …
Jérôme fait un geste de dépit.
… attends, je cherche la rime !
Aussitôt, Hélène reprend la main :
-- Dans vos discours Jérôme vous vous prenez les pieds !
Jérôme fait mine de se prendre les pieds dans l'herbe, il trébuche et fait le pitre. Cette fois, leurs rires fusent en saccades. Entre deux hoquets et dans un geste théâtral, il ajoute :
-- Restons en là … après avoir frôlé les cimes.
Une fois les rires calmés, Hélène ajoute :
-- Hé bien, Jérôme ! Tu ferais un flamboyant Rodrigue.
-- Toi ! Tu manies l'alexandrin avec aisance !
Ils se prennent par la taille, échangent de petits baisers.
Jérôme tout à coup se recule. Un grand sérieux se lit sur son visage.
-- Pourquoi, dis-moi, pourquoi faut-il que Rodrigue tue le père de Chimène ? Pourquoi Roméo doit-il occire un Capulet ? Pourquoi ces amours pleins de sang ? Pour faire une tragédie à coup sûr ! Mais encore ?
-- Don Jérôme je vous préfère rieur plutôt que chevalier à la triste figure !
Et reprennent leurs plaisanteries et leurs rires.

Hélène, dès le premier regard, avait senti mêlées en la personne de Jérôme à la fois la force du percheron et l'élégance du pur-sang et son cœur avait frémi. Apres les multiples félicitations et paroles de convenances des amis et connaissances, ils réussirent à s’isoler au milieu de la foule et conversèrent se découvrant la même passion pour le théâtre cependant qu'en eux grandissait une mutuelle attraction. Aussi quand Jérôme proposa de filer à l'anglaise, Hélène acquiesça.
Dès qu'ils furent dans la rue, Jérôme prit sa main. Leurs propos devinrent tendres. Bientôt leurs lèvres se rencontrèrent et échangèrent leur premier baiser.

Calme après l'agitation. Etendus sur la mousse, ils se parlent peu. Une lueur brille dans leurs yeux.
-- Dis-moi, questionne tout à coup Hélène, tu te souviens de la chambre ?
-- De quelle chambre ?
-- De ta chambre, celle où nous nous sommes aimés, celle que tu louais pour trois sous.
-- Si je m'en souviens ! Avec son fauteuil troué et son armoire branlante !
-- Et le papier peint, tu t'en souviens ?
-- Attends un peu.
-- Et sa couleur ?
-- Heu ! Il y avait du rouge !
-- De grandes fleurs rouges sur un fond bleu, Jérôme. Bleu azur !
Et se disant, elle se colle tout contre lui, mordille son oreille, son nez, son cou. Liés l'un à l'autre, ils roulent d'un côté, puis de l'autre. Un désir sauvage monte en eux.



Chandelle qui meurt arrivée au bout de sa course, le jour s’éteint. Une lumière tamisée éclaire la chambre, le grand lit et le mobilier sobre. Leurs vêtements gisent épars. Repus par leurs joutes amoureuses et le grand air respiré tout l’après-midi, leurs corps sont allongés côte à côte. Seules leurs mains se touchent. Ils respirent en silence. Le temps s'écoule goutte à goutte.
Jérôme se tourne vers elle. Il détaille son visage, ses yeux, sa bouche. Elle rayonne illuminée d'un large sourire. Elle sourit toujours quand il la regarde ainsi. Leurs lèvres brûlent. Leurs corps se frôlent. Ils ont la nuit pour eux, une nuit suave d’été.



Déjà le jour revient, inonde la chambre de sa clarté. Jérôme ouvre les yeux, les referme pour mieux jouir de cet instant, les ouvre à nouveau. Il se tourne, rajuste son oreiller, s’étire, se détend. En lui coule une grande paix.
Hélène dort encore d’un sommeil paisible. Ses cheveux défaits s’étalent sur le drap. Elle offre son épaule nue au regard de Jérôme qui tend la main, frôle à peine cette chair aimée. Elle rêve sans doute encore. Ne pas déranger !
Jérôme se lève, enfile un pantalon, se rend à la cuisine.
Bientôt, borborygme de l’eau qui bout, odeur du café frais mêlée à celle du pain grillé ! Jérôme prépare le plateau : deux bols, sucre et lait, toasts et confiture et le pot rempli du breuvage brûlant, tout juste préparé. Du pied il pousse la porte de la chambre. Hélène réveillée, est assise appuyée au dos du lit, radieuse, comme un soleil.
-- Bonjour Hélène ! Bien dormi ?
-- Déjà le café ! Oh, comme tu es gentil ! Bonjour mon petit Jérôme !
Il dépose le plateau, sert le café, lui prend la main. Ils se regardent.
Petites joies partagées ! Une nouvelle journée commence.

oOo


Ils sont quatre amis attablés à la terrasse d’un bistrot. Quatre comédiens, dont Jérôme, qui ne se sont plus rencontrés depuis longtemps. Ils trinquent joyeux. Parmi eux, André a joué au côté d’Hélène et de François dans un théâtre de la ville, il y a quelques semaines de cela. A cette époque, Jérôme était en tournée au loin.
Sans avoir l’air d’y attacher de l’importance, Jérôme s’informe. André aime raconter, il raconte. Il parle du public, du théâtre, de la ville, donne des détails drôles, évoque le restaurant où ils se retrouvaient après le spectacle, les plaisanteries de François, le rire franc d’Hélène.
-- François était survolté, il en faisait plus que d’habitude. Tu connais le bougre. Certains soirs, il se surpassait et se lançait dans des imitations qui amusaient beaucoup Hélène.
Ayant dit cela sans malice, André continue à parler de choses et d ‘autres. Jérôme n’écoute plus que d’une oreille, il reste accroché à cette image, Hélène aimant à rire avec François. Pourtant il sait tout cela. Hélène le lui a raconté déjà sans qu’il y attache de l’importance. Mais c’était avant. Avant que le rôle de Nicolas ne lui échappe, avant que naisse son ressentiment envers François. Depuis tout ce que fait ce dernier, tout ce qu'il dit, devient pour lui source de méfiance, de soupçon.
Hélène riant avec François, toute innocente qu'elle soit, cette image s'est logée au fond de son cerveau comme une graine malsaine. Rien ne l'en délogera.
Prenez une semence, toute petite, sans importance, jetez la dans le vent ! Tombe-elle sur le rocher, sur le sable, elle périra. Tombe-t-elle sur une terre fertile, ayant juste la composition qui convient, alors la voilà qui germe, qui prend racines. Demain elle sera buisson ou arbre.

Il se fait tard. Les quatre amis se séparent. Jérôme est tourmenté. En lui s’agitent des idées contradictoires. Il préfère rentrer à pied. La fraîcheur du soir pense-t-il, le calmera. Dans les rues mal éclairées, il marche tel un automate. Son regard vague n’accroche rien.
Voici le pont de bois, le pont piétonnier. Il s'y engage. Tout est désert. Son pas résonne. Arrivé au milieu il s'arrête, s'accoude à la balustrade. Sous lui, la rivière. L'eau coule inexorablement. Rien ne peut arrêter cette force tranquille. Elle sait où elle va, elle fera les détours qu'il faut, elle atteindra l'océan lointain… pour s’y noyer.
Jérôme se penche sur cette eau presque noire. Des reflets en différents tons de gris font et défont des formes toujours changeantes, au milieu desquelles parfois une petite lumière, une pépite, brille et s'éteint aussitôt. La surface est trompeuse. Sous elle on devine un univers glauque. Une pierre jetée là serait immédiatement avalée, ne laissant derrière elle qu’une onde fugace.
Jérôme se penche d'avantage. Le vide l’attire. Se libérer de cette image, Hélène et François. Il aurait besoin de certitude et tout bouge. La tête lui tourne. Alors il sent confusément le besoin de réagir, se redresse, respire profondément. Au loin sur la rivière, dansent milles éclats lumineux, reflets des lumières de la ville, reflets de la vie.



Sous le doux soleil d'automne, le petit parc s’emplit de chants d’oiseaux et des cris joyeux des enfants. Le vent, par ses sautes inopinées, dépouille les arbres de quelques feuilles, joue avec elles, puis les abandonne dépenaillées dans le caniveau.
Hélène est assise sur un banc à côté de Jérôme. Elle jette des morceaux de pain aux pigeons qui atterrissent en vol plané, se précipitent sur ces miettes, se les disputent, se les arrachent. Cela l’amuse. Jérôme reste distant, ténébreux. Depuis peu, il lui arrive de laisser ainsi s’installer entre eux un pesant silence.
Plusieurs fois Hélène, avec sa gentillesse habituelle, l’a questionné à ce sujet. Il a haussé les épaules, détourné la tête, parlé d’autre chose. Alors elle n’insiste plus. Elle essaie de comprendre. Est ce la déception de n’avoir pas obtenu le rôle de Nicolas ? Elle tente de s‘en persuader, elle voudrait y croire, mais si ce n’était que cela il en parlerait, il y a autre chose. Elle sent qu’une force ténébreuse s’accumule en lui qui devra bien éclater un jour et comme elle connaît ses sautes d’humeur, il lui arrive d’avoir peur comme un animal avant l’orage.
Elle voudrait effacer ces ténèbres dans ses yeux, retrouver cet amant enjoué qu’il a été. Elle se sent impuissante, ne sait ni ce qu’il faut faire, ni ce qu’il faut dire. Elle attend.



Le thé est brûlant. Hélène repose sa tasse sur la table basse. Son corps souple comme jonc, se glisse entre les coussins du divan. Sa chevelure défaite s’épanche sur ses épaules, sur son corsage. Ses doigts diaphanes jouent avec les mèches. Elle a des gestes simples et gracieux qui font frémir Jérôme. Elle est plus désirable que jamais !
Hélène est détendue. Elle a retrouvé son Jérôme habituel, simple et rieur, la grisaille sur son front s'est dissipée. Ils parlent cinéma et théâtre, font quelques plaisanteries, commentent les répétitions en cours, donnent leur avis sur tout, sur les comédiens et… sur François. Et là, Jérôme ne peut s’empêcher de l’égratigner, rien n’est bon dans son jeu, il va faire chavirer le bateau ! Hélène tente de le rassurer, il n’y a pas que François dans la pièce, il y a aussi un certain Jérôme et… d’autres. L'atmosphère se tend.
-- Je ne veux pas me noyer avec lui !
-- Tu exagère, Jérôme. Ton ressentiment t’aveugle. Il a du mal à incarner un personnage qui n’est pas dans son registre habituel. Pour le moment il se cherche.
-- Crois-moi, il ne se trouvera pas, ricane Jérôme et son regard devient mauvais..
Hélène voudrait clore la discussion. Mais Jérôme insiste.
-- Avec lui cette pièce sera un four et je me demande…
-- Jérôme ! De toutes façons nous sommes dans le même bateau, il faut continuer coûte que coûte. Arrêtons de nous disputer sur ce sujet. Et puis n’oublie pas qu’il a longtemps été ton copain. Hors du théâtre, il est tout à fait acceptable. J’aime me moquer de ses façons fanfaronnes, comme tu le sais, mais à part cela, reconnais le, c’est un charmant compagnon.
D’un bond Jérôme se dresse, fait trois pas, bousculant violemment une chaise et, volcan prêt à vomir des tonnes de laves, se plante devant elle. Hélène prend peur.
-- Comment ! Un charmant compagnon ! Que dois-je comprendre ? Eructe-t-il, serrant les poings.
-- Jérôme ! Je voulais simplement dire que la conversation avec lui est agréable.
Hélène se rend compte trop tard qu'elle a jeté de l'huile sur des braises brûlantes. Elle s’enfonce dans le divan. Lui est debout, immobile, devant elle. Sa tête est pleine de cris, d’invectives. Il se tait, fixe Hélène recroquevillée dans les coussins, animal apeuré, faible, sans défense, et cette vue lui fait mal. Poings desserrés, bras ballants, il se tait. La honte de s’être laissé emporté monte en lui mais la rage est toujours là. Brusquement il se détourne, frappe brutalement un meuble et, balançant la tête, se laisse finalement choir à l’autre bout du divan. Un silence profond s’installe. Il fixe le vide.
-- Jérôme, tu imagine des choses qui ne sont pas ! murmure enfin Hélène.
Il relève la tête et la regarde. Elle lui adresse un frileux sourire… lui tend la main. Il se rapproche juste assez pour la prendre délicatement dans sa poigne puissante.

Le silence persiste. Hélène se dégage et gagne la terrasse.
La nuit est là, ténébreuse et impénétrable, vêtue de son manteau d’étoiles terni par l’opalescence diffuse des lumière de la ville. La nuit se glisse entre les toits et seule l’électricité lui oppose une résistance dérisoire. Hélène se penche. Tout en bas, sous la blafarde lumière des lampadaires, de rares passants pressent le pas. Une dame à la démarche hésitante promène son chien, blanche boule de poils ébouriffés.
Hélène se redresse. En face, sur les façades des maisons et, au loin, sur les tours sombres, s’incrustent encore quelques rectangles lumineux, témoins d’une vie qui veille, d’humains qui respirent, qui aiment ou qui soufrent, ou ne pensent à rien. De tout cela émane une onde chaleureuse qui la réconforte.
La nuit est là, somptueuse et apaisante. Hélène aspire jusqu’au fond d’elle cette paix, boit cette nuit, la laisse couler dans tout son corps, bienfaisante liqueur. Oui ! Jérôme est jaloux et irascible, elle en avait vaguement conscience depuis toujours, sans se douter que ce soit à ce point. Aveuglé par la colère, aurait-il pu aller plus loin ? Elle ne sait. Qu’importe, de lui elle est résignée à accepter beaucoup. Elle se sent liée à lui comme à un aimant de polarité inverse. Son corps le désire, elle ne peut rien y faire, et dès qu’il pose ses mains sur elle, une onde la traverse.
La nuit est là, majestueuse et douce. Hélène en ressent les subtiles vibrations, en capte les bruits étouffés. Sans un mot, Jérôme l’a rejointe. Elle sent sa présence dans son dos, son souffle dans sa chevelure dont il respire la senteur. En elle monte un frisson.
Jérôme pose ses mains sur ses hanches, sur son ventre, sur ses seins. Leurs corps se collent l’un à l’autre. Ils restent ainsi un long moment… Puis doucement il l’attire vers la chambre.
Hélène se laisse conduire. Elle sait déjà comment il va la dévêtir, caressant chaque portion dévoilée de son corps de ses mains vibrantes. Elle se laissera faire, Jérôme est son homme. Elle lui rendra baisers et caresses. Longtemps ils s’abandonneront à la béatitude de leurs corps enivrés puis ils laisseront libre cours à la force sauvage de leur sexe, elle poussera de petits cris et sombrera dans l’extase.
Cette nuit sera voluptueuse.

H-j F-n


Oscar Daingh termine son petit déjeuner. Le café le réveille en douceur. Il est joyeux.
Le robinet de la cuisine qui goutte lui rappelle Nicolas, le plombier. Des semaines qu’il l'a oublié, celui-là, après l’avoir confié à Julien en lui laissant toute liberté d'interpréter la pièce selon ses propres vues. Mais maintenant que la première est proche, curieux de voir ce qu’il est advenu de son enfant, il a accepté avec plaisir l'invitation de Julien. Il se rendra aux répétitions cet après-midi.
Oscar se ressert un café. Il se rappelle différentes scènes, revoit la façon dont il les avait imaginées et se demande en quoi la vision de Julien différera de la sienne. Puis il s'invente un jeu, modifier certains paramètres extérieurs aux personnages sans toucher au caractère de ces derniers. Par exemple, supposons que le pistolet de Gustavo s'enraye au moment où il tente d'abattre Nicolas. Toute la suite est alors à refaire. Ou, plus intéressant, pourquoi ne pas réécrire la scène du crime de telle sorte que Gustavo croie Nicolas mort alors qu’il ne l’est peut- être pas et que le public ne puisse savoir ce qu’il en est ? Oscar s’en veut de n’avoir pas eu cette idée plus tôt, idée qui lui aurait permis d’introduire plus d’ambiguïté, de jouer entre fiction et réalité, d’introduire la possibilité de plusieurs interprétations, ce qui était le but initial dont, il s’en rend compte, il s’est progressivement éloigné. Bref, il commence à se demander si la pièce qu'il a écrite est bien celle qu’il aurait du écrire.

Julien et Oscar se sont installé dans la salle du théâtre. Les comédiens interprètent diverses scènes. Oscar est ravi de voir vivre son texte. De temps à autre la discussion s'amorce au sujet de la mise en place ou du jeu des acteurs. François souhaite ajuster quelques répliques, il en discute avec Oscar. On s'accorde sur un compromis.
Pour la scène suivante, le décor est réduit à un simple bar auquel est accoudée Jade-Hélène, bouteille et verres à portée. Dans les coulisses, Jérôme, nerveux, tourne en rond.
Entre Nicolas-François.
-- Salut Jade ! Content de te voir.
-- Tu as l’air préoccupé, Nicolas. Quelque chose ne va pas ?
-- J'en ai mare, Jade. Je n’aime pas les échecs.
-- Je te comprend.
-- Non mais tu les as vu ces guignols. Des gaffeurs ! Et, ne t’en déplaise, ton ami Gustavo comme les autres. Sans ta présence d’esprit et la mienne, on était fait. Butin, zéro ! Je ne veux plus continuer avec eux. Qu’ils se débrouillent. Moi je raccroche.
Dans les coulisses, Jérôme ne suporte pas d’en entendre d’aventage, il s’en va.
-- Toi, raccrocher ! Nicolas en pantoufles, au coin du feu ! Ah non, j'arrive pas à imaginer çà !
Nicolas remplit deux verres.
-- Il me reste un magot suffisant pour tenir longtemps. Mais un jour, tu vois, je le sais, cela me démangera à nouveau. Etre dans l’action, prendre des risques, c’est vivre ! Seulement je veux une équipe restreinte. Deux personnes ! Moi et… quelqu'un de confiance. Tu vois ?
Jade se rapproche de Nicolas.
-- Je suis sûre que tu as déjà des plans plein la tête.
-- Un plan très élaboré même.
-- Alors, pourquoi attendre ? A nous deux nous ferons une belle équipe.
-- Et ton Gustavo ? Je n’en veux pas dans la combine.
-- Moi non plus ! Rien que toi et moi.
Avec un radieux sourire, Jade s’accroche à lui par sa chemise.
-- Tu le largues ?
-- Gustavo m’a déçu, il n’est plus rien pour moi. Du passé déjà.
-- Je croyais…
Elle rit. Nicolas la prend par la taille et saisit un verre.
-- Trinquons. Nous commençons les premiers repérages demain.

Ce jour là, après la répétition, ils se retrouvent tous au bar des artistes, trinquent à leur succès, bavardent et rient et la soirée se prolonge plus que d’habitude dans le bruit incessant des conversations. Oscar et Julien sont les premiers à prendre congé. D’autres les suivent.
Hélène, en se levant, secoue sa chevelure, rajuste son écharpe. Sans qu'elle s'en rende compte, ce geste a décroché de son logement une de ses boucles d'oreille, qui glisse sur son vêtement, roule au sol, disparaît sous le radiateur. Le cliquetis qu'elle a pu faire s'est perdu dans le bruit ambiant. Et personne n'a rien entendu, personne n'a rien vu.
Personne sauf François. Il est sur le point de prévenir Hélène. Il se ravise. Il se tait. Il attendra que tout le monde soit parti pour récupérer discrètement l'objet. Qu'en ferra-t-il ? Il ne le sait pas encore, mais il en fera quelque chose. A coup sur !

AAAHHH !

Le titulaire du rôle de Gustavo, vient d’être hospitalisé d’urgence, sans doute sera-t-il opéré, indisponible pour un mois, sinon plus. La première est dans six jours, il faut faire vite. Julien est embarrassé. Pour le remplacer, il a contacté plusieurs comédiens. Tous occupés ! Logiquement, il ne voit que Jérôme. Il sait que ce dernier sera réticent. Il l'a invité à déjeuner.
Entre le steak et le fromage, il utilise tous les arguments possibles. Le vin du patron aidant, il devient persuasif. En six jours, mémoriser le texte, entrer dans le personnage, Jérôme est capable de relever ce challenge ! Evidement, outre qu’il sera Gustavo, il conservera son rôle initial. Juste un problème, dans une scène, une seule, les deux individus se rencontrent. On arrangera la scène, on adaptera le texte. C'est faisable !
-- Voilà la situation, dit Julien. Je compte sur toi. Je sais, ce sera dur mais ne nous laisse pas tomber, Jérôme ! Et le temps presse ! Décide-toi vite !
-- Laisse-moi quelques heures de réflexion. Disons jusqu'à ce soir.
-- Chaque heure compte. Chaque heure perdue est perdue. Je souhaite une décision avant que nous quittions cette table. Comédiens, machinistes, décorateurs, tous ont travaillé avec enthousiasme pour que cette pièce soit un succès. Maintenant ils ont les yeux tournés vers toi. Ne les déçois pas !
Les fromages sont bons, justes à point. Les deux hommes les apprécient.
D'un côté Jérôme est satisfait. Julien fait appel à lui, il reconnaît sa valeur. Cela met un baume sur ses blessures. Quant à la difficulté, elle ne le rebute pas, bien au contraire. Le problème pour lui est ailleurs. S'il a précédemment refusé d'interpréter le personnage de Gustavo, c'est à cause de l'intrigue qui se joue entre ce dernier, Jade et Nicolas et qui en quelque sorte se superposerait à celle de sa vie. Difficile de maintenir une séparation entre le jeu de l’acteur et l’homme. Plusieurs scènes le dérangent, celle du meurtre, en particulier. Cependant la donne a changé. Refuser une deuxième fois, ce serait couler toute l'entreprise... Jérôme se décide. Le théâtre est sa vie, il assumera le rôle.
En deux gorgées rapides, Jérôme avale son expresso brûlant.
-- D’accord Julien, je marche !
-- Merci, Jérôme, je n'en attendais pas moins de toi ! Allons-y ! Il nous reste tout l'après-midi pour mettre les choses en route. Passons au théâtre où il n’y a personne aujourd’hui. Nous travaillerons quelques scènes. Je te donnerai la réplique.

Nicolas se redresse, la barbe grise et l’œil noir.
-- Alors, tu veux quoi au juste ?
D’un geste brusque, Gustavo sort un revolver, pointe la poitrine. Deux détonations claquent. Nicolas sursaute, se crispe et lentement s’affaisse, oeil incrédule, bouche tordue, une tache rouge juste à l’endroit du cœur.
Agitation, des silhouettes affolées surgissent, gestes précipités qui ralentissent, se figent. Nicolas n'en finit pas de s'affaisser tandis que la tache rouge grandit, envahit la chemise, descend sur le pantalon, monte sur le visage, couvre Nicolas entier, gagne le décor. Tout est rouge. Rouge sang…
Jérôme se secoue… il est assis, seul, dans la salle du théâtre, face à la scène vide.



La boucle d'oreille ! Depuis la veille, Hélène la cherche avec une fièvre grandissante, fouille ses sacs, les tiroirs, la penderie. Elle a tout retourné, a glissé sa main partout, sous l'oreiller, sous les coussins, dans chaque recoin de l'appartement. Il faut se rendre à l'évidence. Introuvable ! Geste malencontreux, manque d'attention ? Elle s'en veut, n'a rien dit encore à Jérôme, n'a pas osé.
Pourtant se taire ne sert à rien. Tôt ou tard, Jérôme s'en rendra compte. Et qu'il le découvre par lui-même serait pire. Mieux vaut en parler tout de suite. Dès ce soir !

La boucle d'oreille ! François la tâte au fond de la poche de sa veste. Il l'a soigneusement glissée dans une enveloppe fermée. Il est temps d'en faire quelque chose.
-- Je vais jusqu'au théâtre, ma petite Julie, je ne serai pas long.
-- Comment ! Mais tu m'avais promis de passer l'après-midi avec moi !
-- Rassure-toi, je serai vite de retour et nous irons au cinéma comme convenu !
Julie l'enlace.
-- Pourquoi ne pas téléphoner simplement ?
Cette boucle d'oreille traîne dans sa poche. François veut s'en débarrasser. Pour justifier son aller-retour au théâtre, il improvise une raison peu convaincante.
-- Toi, tu me cache quelque chose, mon grand, gronde Julie méfiante, si tu as une liaison, je le saurai vite et cette fois je ne te pardonnerai plus !
-- Tu es bien trop mignonne, ma petite Julie, tu n'as pas à t'inquiéter !

François s'est mis en route. Rendre l'objet à Hélène, il n’y pense même pas. Le rapporter personnellement à Jérôme, non ! Trop soupe au lait le bonhomme, il pourrait réagir violemment. Mieux vaut le confier au concierge, avec mission de le remettre en main propre à Jérôme, sans oublier surtout de dire que c'est lui François qui l'a trouvée au bar. Ce qui après tout n'est que pure vérité. François rit de cette astuce. Jérôme n'en croira rien, évidemment, il imaginera des choses. Ah ! La belle dispute avec Hélène. Enfoncer un coin entre ces deux là, il en ricane. Il s'en délecte.
François s'est arrêté à quelques pas du théâtre. Il hésite, un doute a surgi en lui, il lui vient comme un scrupule. Endosser le rôle du mauvais, est-ce bien ce qui lui convient ? Lui, si fier, se laisser aller à de mesquines jalousies ! Or rien n'est joué, il est encore temps de remettre discrètement le bijou à Hélène. Et rien ne se passerait. Certes, le geste serait beau, mais qui donc l'apprécierait à sa juste valeur ? Beauté inutile !
D'ailleurs remettre l'objet à sa vraie propriétaire par l'intermédiaire de Jérôme est ce blâmable ? Après tout si quelque événement fâcheux en découle ce ne pourrait être que du seul fait de Jérôme, de la seule responsabilité de Jérôme ! Lui François serait blanc … ou presque…
Qu'il arrive donc ce qui doit arriver ! François pousse la porte du théâtre.

Jérôme est toujours affalé dans le même fauteuil, perdu dans ses pensées, lorsque entre Sébastien, le concierge.
-- Ah ! Te voilà, Jérôme ! Je te trouve enfin. Tiens, voici pour toi ! De la part de François !
-- François ?
-- Oui ! Il était pressé. Quelque chose d’urgent à faire. Ah ! J'allais oublier, il a trouvé ça au bar des artistes.
-- Ah !
-- Bon je file. A plus tard !
Jérôme tâte l'enveloppe gonflée d’un contenu dont il cherche à deviner la nature et tandis qu’il regarde Sébastien s'éloigner et sortir, il se lève. A travers le papier, il palpe à nouveau l’objet. Encore une manigance de François ? Un piège ? Méfiance… Il attend que le bruit des pas du concierge se soit évanoui, pour, d’un geste brusque, déchirer l'enveloppe …
La boucle d'oreille ! Celle qu'il a offerte à Hélène !
-- Entre les mains de François ! pense-t-il, presque tout haut. Trouvée au bar ! Il me prend pour un idiot, il se moque de moi ! Il me nargue ! C'en est trop !
Alors, chiffonnant rageusement l’enveloppe, il s’écrie :
-- Salaud ! Je vais te régler ton compte. Rrraaaahhh !
Et, dans le même temps, saisi d'une terrible fureur, Jérôme se précipite, bouscule la porte, traverse le couloir tel un ouragan, se jette dans l'escalier, avale les marches, dérape, décrit une incroyable cabriole au terme de laquelle son crâne heurte violemment la marche de pierre dans un grand cri.
AAAAAAAAAAAHHHHH !

RRRAAAHHH


Ma tête ! Oh, ma tête !

Je suis Gustavo… j’ouvre…
J’ouvre le tiroir du secrétaire, je saisis le revolver, l’arme de deux balles, le glisse dans ma poche…

Ma tête !

Jette ce revolver ! dit une petite voix…

Ma main se referme sur la crosse. Le moment est proche…
Arrête, Jérôme ! répète la petite voix.
Mon cœur bat si fort… plein de rage !
-- Non, Nicolas, tu as disparu avec le magot et avec Jade. Ton plan était drôlement bien conçu, j'en conviens. Tu as cru que je n'y comprendrais rien. Et bien, tu te trompes, je suis là et je demande des comptes.
Nicolas se redresse, la barbe grise et l’œil noir.
-- Alors, tu veux quoi au juste ?
Moi, Gustavo, je sors le revolver, le vrai, je pointe la poitrine…

Sueur, transpiration. Ma main se crispe, mon index n’accroche pas la gâchette...

Tout ce monde… ces visages inquiets qui me fixent… Pourquoi ?
Qui tamponne mon crâne…
Une grande tache rouge… la chemise de Nicolas, rouge, rouge sang…
On me pique le bras…

Hélène, tu es là !… penchée sur moi… me parlant à l’oreille..
-- Je t'aime, Jérôme, je t'aime tant !
Tes yeux d’une infinie tristesse... te répondre… te dire…
Chaleur, détente… Ma vue se brouille…
Ma main s'ouvre…un petit objet... Hélène le prend…

Tout ce monde… ces silhouettes… floues… loin… très loin…


Marcel Laurent

2 commentaires:

  1. Bonjour Marcel
    Merci pour ton histoire.Elle m'a fait passer un bon moment.
    Anne

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  2. Cher Marcel,
    Ouio, démarre plus vite, plus tôt dans l'acmé de la situation.
    Resserrer certaines situations en pratuqnat des ellipses et des infra-scènes...

    Mais le tout m'enchante et j'ame ce ton qui est le tien
    Belle jhournée Daniel

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