Le soleil brûle le sol, écrase les maisons pauvres, exalte les grands temples blancs et le palais du roi.
Depuis quelques jours, la ville se fait étrangement silencieuse. Les conversations s’étouffent, les regards se détournent. Dans le quartier pauvre, on ne voit plus les jeunes. Les vieillards déambulent en ressassant d’éternelles rancœurs. Les femmes adultes ont le regard angoissé de celles qui savent, qui ont peur parce qu’elles savent, qui espèrent désespérément se tromper. Les hommes ont le verbe sec et rare, le geste brusque, le regard hostile et méfiant. Les enfants n’osent plus rire et font semblant de jouer.
Au centre blanc de la ville en pleine expansion, là où les maisons exposent une richesse toute neuve, là aussi, les jeunes se font rares. Les groupes d’hommes mûrs discutent sur la place, dans les tavernes. On suppute, on s’indigne, on prend à témoin l’autre, tous les autres... et les puissants... et les dieux.
- C’est indigne ! C’est injuste ! C’est intolérable. Notre roi n’a qu’à… n’a qu’à dire « non »… n’a qu’à envoyer les troupes … les troupes de mercenaires bien sûr, pas nos fils ! Et puis, il n’a qu’à livrer des malfaiteurs, des étrangers, butins d’autres guerres… Non, on ne peut pas ! Pas d’étrangers, c’est l’exigence du traité. C’est intolérable ! Pas nos enfants ! En tous cas, pas ton enfant, pas mon enfant… Il y a bien … ces autres adolescents … ceux qui traînent, ceux qui chapardent, ceux qui sont trop beaux, ceux qui sont trop malins, ceux qui sont déjà dangereux.
Dans la cour du palais le jeune Thésée et son ami Démétrios s’entraînent à la lutte. Debout sur le seuil, appuyé à l’embrasure, le roi Égée les observe. Il admire les deux jeunes corps qui s’étreignent dans une lutte sans haine. Il compare les membres fins et souples de Démétrios, si longs qu’ils en paraissent étirés, au corps plus trapu, plus puissant de son jeune fils. A 16 ans Thésée a déjà la stature d’un homme, la force aussi. Égée est fier de son fils. Maintenant les deux jeunes gens sont au sol. Les membres emmêlés luisent au soleil, ceux plus sombres de Démétrios, ceux à peine dorés de Thésée. Qu’ils sont beaux ces deux corps qui, dans le même mouvement, s’enlacent et se repoussent dans l’ardeur de la lutte. Aux halètements se mêlent les rires de la connivence. Deux amis, deux presque frères nourris du même lait. Égée les regarde, émus.
La lutte continue. L’excitation monte. Les deux jeunes gens deviennent plus agressifs. L’instinct des lutteurs a fugitivement triomphé de l’amitié. Chacun veut prouver qu’il est le plus fort. Les étreintes se font plus serrées, les enlacements plus étroits, les souffles s’accélèrent, les membres luisants de sueur se couvrent de poussière. Tour à tour Thésée, puis Démétrios se retrouvent en difficulté. Mais à chaque fois, le prisonnier se dégage. Parce qu’il est vraiment le plus fort ? Parce que l’autre l’accepte ainsi ? Quelle importance ? Ce qu’Égée contemple c’est la force, la beauté et aussi la sagesse de deux jeunes gens qui savent aller jusqu’au bout, sans aller trop loin. Il est ému par ce mélange de violence et de contrôle. Il est ému surtout par la beauté de ce spectacle, par les promesses de ces deux jeunes gens.
Maintenant Égée avance dans la cour en frappant dans ses mains. Le claquement, sec et puissant surprend les adolescents se redressent, essoufflés et rieurs, les cheveux dans les yeux, leurs boucles mouillées de sueur.
Égée ordonne à Thésée de regagner ses appartements pour y travailler avec son maître de géométrie et renvoie Démétrios à la caserne où l’attendent ses compagnons d’armes.
Le ton est sec, celui des jours où le roi parle en roi, des jours où il est inutile d’essayer de grappiller quelques minutes de récréation supplémentaires.
Résignés les jeunes gens échangent un sourire complice déformé par une légère, très légère, moue, et s’éloignent, également beaux, dans la lumière du soleil. Le roi aussi s’éloigne. Son Conseil l’attend.
La grande salle bruit des rumeurs de conversations étouffées, d’apartés discrets. A l’entrée du roi, le silence se fait.
Le roi s’assied et donne la parole à ses conseillers. Les interventions tardent. Finalement, Epinechme se lève et prend la parole. Il explique que le moment est venu de gérer une situation inacceptable, mais malheureusement incontournable qui, comme le savent ses respectés collègues, se reproduit chaque année. Il rappelle que cette situation est contraire au respect des peuples, qu’elle résulte d’un abus de pouvoir, d’une application éhontée de la loi du plus fort, que tôt ou tard, il faudra que l’Organisation des Cités intervienne et rétablisse la légitimité du Droit mais… qu’en attendant, il faut avant tout penser au bien du pays, à la sauvegarde de l’avenir qui passe par la protection des jeunes élites, n’est-ce pas… Tous acquiescent. Puis c’est Théocédès qui prend la parole et insiste sur le nécessaire sacrifice des jeunes qui seront la gloire et l’honneur de leur patrie. Et Ménéclès enchaîne en proposant d’élever un monument aux quatorze jeunes gens et jeunes filles qui, par leur courage et leur abnégation, vont assurer la survivance de leur patrie et préserver l’avenir de leurs compatriotes. Les interventions s’enchaînent. Les palabres s’entrecroisent et tous savent déjà qu’ils remplissent le temps de mots vides. Déjà ils préparent pour le peuple la communication creuse, lénifiante, qui n’abusera personne, sauf peut-être les enfants-victimes qui se sentiront honorés et iront à la mort ivres de fierté innocente.
Le guetteur annonce l’arrivée du bateau crétois.
Les notables se lèvent en hâte. Il s’agit d’accueillir les émissaires aimablement, d’être d’emblée celui que l’on écoutera, celui dont la liste sera retenue… la liste de ceux que, surtout, il faut oublier… quand ce n’est pas celle des plus forts, des plus endurants, des plus belles, des plus lascives.
Le bateau est à l’ancre. Les émissaires débarquent, polis, courtois, élégants et soignés, souriants.
Les poignées de mains s’échangent et, furtivement, se glissent les listes chargées de drachmes. Et les émissaires sourient d’un discret mépris.
Dans le quartier pauvre, le silence maintenant est lourd, menaçant, menacé.
Des mères obligent à boiter leurs garçons, qu’elles ont affamés pour les faire maigrir. Elles leur tordent les bras, certaines même les amputent d’un doigt.
D’autres mères abîment leurs filles, coupent les somptueuses chevelures, distillent des gouttes secrètes qui éteignent le regard, enduisent les peaux lumineuses d’un onguent qui les ternit.
Le soleil impassible brûle Athènes. Les émissaires, en souriant, réclament la présentation.
Le roi se tait, attendant les conseils qui n’osent pas venir.
Thésée est enfermé dans ses appartements. Il est furieux. Il a l’inconscience et l’idéalisme de son âge. Il ne comprend pas. Ses précepteurs lui ont enseigné, le courage, la loyauté, le sens des responsabilités, toutes ces qualités sans lesquelles il n’est pas de bon roi. Et son père, le bon roi Égée, l’a fait enfermer sous bonne garde dès qu’il a annoncé son intention de partir avec ses plus brillants compagnons, sa volonté de combattre pour être digne de son père, de sa cité, de son rang.
Il voudrait en parler avec Démétrios, son confident, son frère. Le serviteur qu’il a envoyé le chercher est revenu penaud. Il répond avec réticences aux questions dont Thésée le harcèle. Démétrios est consigné à la caserne… non, Thésée ne peut pas sortir de ses appartements… les ordres de son père sont formels... quatre soldats gardent la porte… non, il n’a pas pu parler à Démétrios, la caserne est interdite.
Thésée ne comprend pas et ne veut pas comprendre.
Dans la salle du Conseil, les conseils ne viennent pas. Qui osera citer des noms ? Qui osera suggérer que peut-être… dans le quartier pauvre… ils sont si nombreux … ils sont si malheureux. On ne peut tout de même pas compromettre l’avenir de la Cité en l’amputant de l’élite de sa jeunesse.
Les émissaires écoutent et sourient, rappellent les termes du contrat : sept vierges et sept éphèbes choisis parmi les plus beaux et les pus forts, l’élite de la jeunesse. C’est la troisième fois qu’ils viennent. C’est la troisième fois qu’ils entendent les mêmes échanges feutrés, les mêmes arguments égoïstes maquillés d’intérêt public. Ils savent déjà. Le quartier pauvre, ils en connaissent le chemin, ils en connaissent les détours et les caches, ils savent les ruses pitoyables des mères épuisées de désespoir. Ils reconnaîtront le jeune athlète mutilé, la vierge défigurée et souillée. Ils savent aussi que, pour sauver la face, on inclura dans le lot un ou deux jeunes gens proches de l’élite, sans en être vraiment.
Les émissaires ne sont pas fiers de leur mission, ne sont pas fiers surtout d’être, eux aussi, des notables, ne sont pas fiers de leur complicité élitiste.
Ils ont pris le chemin du quartier pauvre, encadrés par la troupe, ils ont fait leur choix, rapidement, pour en finir. Puis ils sont passés par la caserne. Ils ont emmené Démétrios.
Maintenant le silence est retombé. Le soleil brûle et dessèche. Un long sanglot s’élève et déchire l’air trop lourd, suivi d’un autre, puis de dix, de cent autres. La clameur s’enfle et gronde, puis retombe et s’éteint.
Dans la salle du Conseil, les notables poussent un soupir de soulagement. Ils sont tranquilles pour un an.
Par la fenêtre de ses appartements Thésée a vu sortir Démétrios. Il a voulu l’appeler, mais les soldats l’ont écarté de la fenêtre, sans lui faire mal, mais avec une force contre laquelle il n’a rien pu. Il n’a pas vu le douloureux regard que Démétrios a lancé vers ses appartements. Il n’a pas vu cette longue larme qui glissait lentement sur le visage encore enfantin, il n’a même pas vu le geste du bras que Démétrios a osé, à tout hasard, dans l’espoir que son ami aurait tout de même la possibilité de recevoir son adieu.
Mais Thésée, prisonnier des soldats de son père, n’a rien vu. Thésée est maintenant seul, seul dans son univers de puissant, dans sa solitude de puissant. Il pleure de rage. Il a la haine des notables, la haine de ses précepteurs, la haine de son père. Thésée subit sa grande métamorphose de révolte et de refus.
Liliane
samedi 7 février 2009
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