dimanche 29 mars 2009
Un village serein (Liliane)
Ce dimanche de juillet 2005, il est à peine 8 heures du matin et déjà le soleil consume le petit village d’Albanès. Trois vieilles femmes assises sur le banc de la place, près de la fontaine tarie se ratatinent au soleil en échangeant les minuscules potins de leur univers racorni. Depuis deux jours, elles ne parlent que de l’homme qu s’est installé chez la Meringue dans l’unique chambre encore habitable de ce qui fut autrefois l’Auberge des Pèlerins. Cet homme les inquiète parce qu’il est inconnu, parce qu’il est grand, parce qu’il est jeune, parce qu’il est noir. Elle l’appellent Bamboula, comme l’autre jadis, c’est le nom qu’elles donnaient déjà au petit nègre en porcelaine qui hochait la tête quand on mettait dix centimes dans la fente de la tirelire, dix centimes chaque semaine, c’était la charité programmée par les religieuses de la Sainte Ursule, l’école qu’elles fréquentaient, en tablier à volants et jupe plissée quand elles avaient entre six et douze ans, avant la guerre. Thérèse, Sophie et Madeleine sont nées la même année, en 1919. Elles ont été ensemble à l’école, ensemble aux veillées de Noël, ensemble aux grands feux de la saint Jean ensemble aux bals le 14 juillet, le 15 août, en septembre à la fête du village. Puis elles se sont mariées. En juin 1936, Thérèse a épousé Gaspard qui travaillait à la menuiserie et ils ont profité du congé payé pour partir en voyage de noces à la mer. Tout le village en parlait : les jeunes filles enviaient la chance de Thérèse, les plus vieilles trouvaient que c’était faire beaucoup de chemin et gaspiller beaucoup d’argent. Quant aux hommes, le plus vieux rigolaient de ce que le Gaspard se compliquait inutilement sa nuit de noces et les plus jeunes s’inquiétaient des exigences des filles modernes : c’est qu’ils n’avaient pas tous des congés payés et ils sentaient bien qu’après le voyage de noces de la Thérèse et du Gaspard, ils ne s’en tireraient plus avec une randonnée et trois nuits dans un refuge de montagne. L’année suivante, Madeleine a épousé Pierre Servaillès, le propriétaire de la grande ferme. Elle n’a pas eu de voyage de noces. Elle a dû supporter la présence de sa belle-mère, mais elle était Madeleine Servaillès, de la grande ferme. Quelques mois plus tard, la mère de Sophie, qui était veuve depuis dix ans, était morte à son tour. Sophie qui n’avait que dix-huit ans et pas de promis était partie chez son oncle à Foix. Thérèse et Madeleine lui avaient fait jurer d’envoyer des nouvelles, ce qu’elle avait fait au début, décrivant la vie à la ville, les boutiques, les salons de thé où sa tante l’emmenait, les jolies robes et les chapeaux. Au fil du temps les nouvelles s’étaient raréfiées. Un jour cependant elle avait envoyé des faire-part de mariage. Elle épousait Emile Castagne dont on ne savait rein, mais que tout le monde avait supposé riche, puisque c’état un monsieur de la ville et qu’on avait reçu des faire-part avec un beau texte en lettres d’or. Des enfants étaient nés : Eugène en septembre 1939 et Marie en janvier 1940 chez Thérèse et Gaspard. Dolorès en octobre 1939 à la grande ferme. La guerre était arrivée. Gaspard et Pierre avaient été appelés. Gaspard n’était pas revenu. Pierre était revenu avec une jambe en moins et les séquelles d’une blessure au bas-ventre. A son retour, il avait aussi appris la mort de sa mère, l’année précédente. Il avait beaucoup changé. Madeleine avait bien essayé de le consoler mais il lui en voulait d’être trop belle, trop jeune, trop vivante, de ne plus pouvoir la combler, il était devenu soupçonneux et jaloux. Il était amer de n’avoir pas de fils et de savoir qu’il n’en aurait plus. Il n’avait plus de coeur à l’ouvrage, sachant que la ferme irait à un étranger. Il s’était mis à boire. Un an après son retour, il ne dessoûlait plus, ne prenait la parole que pour hurler des insanités et tabassait Madeleine les jours de grand chagrin. Un soir de novembre 1946, il n’était pas rentré du bistrot. Le lendemain on avait retrouvé son corps dans le ravin, à l’aplomb du promontoire du Calvaire. Dans le village, on s’attendait depuis longtemps à un malheur, vu l’état dans lequel il rentrait chaque soir par ce chemin dangereux. Madeleine avait pleuré, comme il se devait. Tout le village l’avait aidée pendant un temps pour les travaux de la ferme, mais au fil de temps les bonnes volontés s’étaient faite de plus en plus rares. Alors Madeleine s’était mise en quête d’un homme pour l’aider aux travaux de la ferme. C’est ainsi que l’on avait vu arriver un beau matin un homme grand, aux épaules larges, aux hanches étroites, au sourire lumineux, aux cheveux frisés et... noir de peau. C’était un Sénégalais qui s’était attardé en France après la guerre et survivait depuis en s’engageant comme homme à tout faire partout où l’on voulait bien de lui. Il s’appelait Désiré, mais au village tout le monde l’avait surnommé Bamboula. Comme Madeleine ne pouvait pas rester seule avec le beau et dangereux Bamboula, Thérèse s’était installée à la ferme avec ses enfants. Les vieilles du village avaient bien trouvé que deux jeunes femmes avec ce colosse noir ce n’était guère plus sûr qu’une seule, mais il n’y avait pas d’autre solution. Quelques mois plus tard, Madeleine avait annoncé qu’elle elle se sentait très fatiguée, épuisée par tout ce qu’elle avait vécu et que Sophie avait la gentillesse de l’inviter à Foix pour qu’elle puisse se reposer et profiter des distractions de la vie en ville. Elle était partie, laissant la ferme aux soins de Thérèse et n’était revenue que six mois plus tard. Elle avait parlé de la vie agréable qu’elle avait menée à la ville, mais tout le monde lui avait trouvé l’air vieillie et abîmée, ce qui ne cadrait pas avec les histoires qu’elle racontait. Pendant son absence Thérèse avait écrit à Sophie pour lui demander des nouvelles de Madeleine. Sophie lui avait répondu en s’étonnant de cette demande : elle n’avait aucune idée de ce qu’était devenue Madeleine et ignorait même qu’elle avait quitté Albanès. Thérèse n’avait pas montré la lettre à Madeleine, ne lui avait pas demandé d’explications. Elle avait compris, mais ne voulait pas rompre un silence qui permettait à la vie de continuer normalement. Elle avait seulement expliqué à Madeleine qu’il était temps de renvoyer Bamboula : avec Eugène qui allait sur ses dix ans et était grand et fort pour son âge, elle arriveraient à se débrouiller pour faire tourner la ferme. Madeleine n’avait pas discuté et Bamboula était parti. On avait encore parlé pendant quelque temps du colosse noir de la ferme, du bamboula de la Madeleine, puis on l’avait oublié. Emile Castagne était mort en 1963. Sophie était restée seule : son fils vivait à Paris et ses deux filles s’étaient mariées à Perpignan. Elle était revenue à Albanès et s’était installée à la ferme avec Thérèse et Madeleine. En 1960, Eugène avait épousé Dolorès. L’avenir de la ferme était assuré. Les trois femmes s’occupaient du ménage et des enfants du jeune couple. La vie était tranquille, normale. Les années se sont écoulées, les enfants ont grandi, se sont mariés. Le fils aîné d’Eugène et Dolorès est resté à la ferme. Il s’est marié avec une fille de la Meringue et ils ont déjà deux fils qui pourront reprendre la succession. La ferme est de moins en moins rentable, mais elle permet encore à la famille de survivre et les deux garçons iront à l’Ecole d’Agronomie. Eux, sans doute, ils moderniseront, il faudra bien, mais ce sera plus tard et les trois vieilles amies ne seront plus là pour le voir ça. Ce dimanche de juillet, il est peine huit heures du matin et déjà le soleil consume Albanès, le village serein où tout est normal. Le jeune Noir s’approche des trois femmes et leur demande si, par hasard, elles connaîtraient une dame qui s’appelle Madeleine Servaillès et qui habite une grande ferme. Les trois femmes s’entre-regardent et Thérèse répond très vite que Madeleine est morte depuis longtemps, la pauvre. Madeleine sursaute, puis hoche la tête en signe d’acquiescement, Sophie regarde dans le vide, comme si elle n’avait pas entendu, ou pas compris. Le jeune Noir a l’air déçu. Il s’assied en tailleur devant le banc et demande aux femmes de lui raconter Madeleine. Comme elles ne répondent pas, il explique que son grand-père qui s’appelait Désiré Samboké a travaillé à la ferme, juste après la guerre. Il raconte la vie de Désiré qui, après avoir quitté la ferme, est parti à Perpignan où il a travaillé dur comme manoeuvre pendant des années pour élever son fils, car il faut qu’il explique que son grand-père avait un fils, un fils qu’il avait eu avec la dame de la ferme. Elle avait bien essayé de le lui cacher, mais quand elle l’avait renvoyé, il l’avait tellement suppliée, tellement questionnée parce qu’il ne comprenait pourquoi elle le chassait qu’elle avait fini par lui avouer : « Parce que je ne veux pas que ça recommence. » Ça, c’était la grossesse qu’il fallait cacher, la honte, l’abandon de l’enfant devant l’Hospice des Soeurs de Saint Joseph. Désiré avait craché au visage de cette femme. Il l’avait raconté plus tard à son fils en lui expliquant pourquoi il n’avait pas eu de mère, en lui demandant pardon pour elle. Il lui avait aussi remis une lettre : avant de quitter la ferme, il avait forcé Madeleine à reconnaître par écrit qu’elle avait eu un enfant de lui et l’avait abandonné le 24 février 1948 chez les soeurs de Saint Joseph à Perpignan. Madeleine et Thérèse ont échangé un bref regard en dessous pendant que le jeune homme cherche la lettre dans la poche de sa veste. Le jeune homme montre la lettre à Thérèse qui l’examine, la lit, puis la rend au jeune homme : « Quelle histoire », dit-elle pour tout commentaire. Madeleine hoche la tête en signe d’acquiescement. Sophie, immobile, regarde droit devant elle, dans le vide. Le jeune homme dit alors doucement : « Cette femme, cette Madeleine, ma grand-mère, elle a abandonné mon père. C’est mal. Pour mon père, c’est comme si elle n’avait jamais existé, mais avant de mourir, il m’a dit de la retrouver, de l’obliger à me reconnaître. » Les trois femmes ne répondent pas. Le jeune homme s’est relevé. Il demande : « Où est la ferme ? Je veux y aller. Elle est un peu à moi quand même. » Venez avec nous dit Thérèse en se levant. Les deux autres l’imitent. Suivies du garçon, les trois femmes s’engagent dans un sentier rocailleux en pente raide. Dans le village encore engourdi, personne ne remarque l’étrange cortège que forment trois silhouettes noires un peu tordues et un grand garçon noir de peau à la démarche souple. Le soleil est brûlant. Les femmes marchent lentement, en silence, appuyées sur leur canne, le garçon les suit paisiblement en admirant le paysage. Il a enlevé sa veste, trop chaude. Au bout d’une heure, ils arrivent enfin au sommet du chemin, marqué par un calvaire. Les trois femmes s’assoient sur le banc installé sur l’étroit calvaire. Le garçon laisse tomber sa veste sur le sol et s’approche du bord. Il contemple le paysage de montagnes et de crevasses. Il est fasciné par le vol d’un grand oiseau qui passe et repasse, rasant le promontoire. « Un vautour », dit Thérèse. « Les autres doivent attendre sur la crête, de l’autre côté du calvaire ». Le garçon s’approche encore plus du bord et se penche pour distinguer cette crête. Il est curieux de voir les vautours. Soudain, dans un grand battement d’ailes, plusieurs oiseaux surgis de nulle part déferlent autour de lui. Surpris, il se redresse brusquement, son pied glisse, il fait un mouvement du tronc et des hanches en écartant largement les bras pour retrouver son équilibre, mais une poussée dans le dos l’en empêche et il bascule dans le vide. Un interminable cri résonne en échos répétés. Et puis c’est le silence. Un long silence brutalement rompu par les glapissements des vautours qui tournoient au-dessus de la vallée, avant de s’y abattre, tous ensemble. Thérèse ramasse la veste, prend la lettre et la glisse de sa jupe noire, s’approche précautionneusement du bord et lance la veste dans le ravin. En silence, les trois femmes entreprennent la longue descente du chemin pierreux qui les ramène au village. Elles y arrivent au moment où les cloches appellent à la messe. L’une derrière l’autre elles gravissent les marches de pierre usée, Thérèse en tête. Arrivée près du bénitier, elle s’y purifie les doigts, puis les tend à Madeleine qui hoche la tête et à Sophie qui regarde fixement devant elle. A petits pas, l’une suivant l’autre, les trois silhouettes gagnent le banc du premier rang recouvert de velours rouge usé, s’agenouillent et croisent dévotement leurs doigts noueux. Elles prient comme elles le font chaque dimanche depuis plus de quatre-vingts ans et le curé leur jette un regard attendri en montant les marches de l’autel. Les cloches se sont tues. Tout est normal. Albanès est serein.
samedi 28 mars 2009
A table!
Bien le bonjour, Ravi de cette dernière Auiberge...
Tatiana nous rejoindra plus tard...
Je vous demande de réagir aux textes de Marcel d'une certaine façon...
Je vous suivrai cette semaine...
Que Lilane dépose son beau texte. Merci
Et que Rolande nous fasse le plaisir de boucler ce texte Phild'or...Je me régale...
Marcelle vous saluait et était prise mais je la vois par ailleurs...
Et Anne est la bienvenue aussi avec ce texte sur la Mamy...Bravo! et la suite est attendue...
Bon travail et à tout bientôt...
Daniel, aubergiste
Tatiana nous rejoindra plus tard...
Je vous demande de réagir aux textes de Marcel d'une certaine façon...
Je vous suivrai cette semaine...
Que Lilane dépose son beau texte. Merci
Et que Rolande nous fasse le plaisir de boucler ce texte Phild'or...Je me régale...
Marcelle vous saluait et était prise mais je la vois par ailleurs...
Et Anne est la bienvenue aussi avec ce texte sur la Mamy...Bravo! et la suite est attendue...
Bon travail et à tout bientôt...
Daniel, aubergiste
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